« Stoemp (*) bruxellois »
Nous sommes tous des « Zinneke » !

Cher Jan,

Beste Vriend,

Depuis maintenant quelques années, nous travaillons ensemble, au sein de la plate-forme conjointe du « Réseau des Arts à Bruxelles » et du « Brussels Kunstenoverleg », à ce que nous appelons le « rapprochement entre institutions culturelles francophones, néerlandophones et multilingues » de Bruxelles. Ceci, comme tu le sais, nous a amené à défendre, élaborer et signer avec une centaine de ces associations un « accord de collaboration » en 2004 et à rédiger et porter depuis deux ans notre « Plan culturel pour Bruxelles ».

Dans le cadre de cette collaboration quasi hebdomadaire et des liens d’estime et d’amitié qui en sont nés, je lis donc toujours avec beaucoup de plaisir tes prises de position dans la rubrique du « Soir » appelée si joliment – et erronément ? – « Stoemp flamand » ! Erronément car, à mon sens et à ton endroit, il eût sans doute été plus judicieux de l’intituler « Stoemp…bruxellois », ce qui, je te l’accorde relèverait du pléonasme !

J’ai donc lu – et relu – attentivement ton dernier « billet d’humeur » intitulé « Ca sert à quoi cette nostalgie belgicaine? » et je t’avoue que je n’en ai pas (bien ?) compris le sens. Ou alors est-ce peut-être ce mot « nostalgie » qui revient sans cesse et suscite mon incompréhension, voire un certain malaise renforcé par cette question que tu posais en parallèle : « la survie de la Belgique doit-elle être une fin en soi à laquelle nous nous cramponnons de manière émotionelle ? Je ne le pense pas…Nous devons certes refaire fonctionner correctement la Belgique et cela ne réussira pas sur fond de nostalgie ». Et d’évoquer pour appuyer ton propos que cela t’avait frappé, dans cette nouvelle série « Toernee générale » du Soir et du Standaard, que « de jeunes francophones aussi développent un regard rationnel sur l’avenir de notre pays ». Ainsi, et tu le citais dans le texte, « J’aime mon pays mais il est temps de moins penser avec son cœur » disait un étudiant de Namur », en concluant « qu’ils ne se nomment ni belgicains, ni séparatistes, mais surtout pragmatiques ». Parallèlement, tu constatais avec une apparente satisfaction ( ?) que « leurs homologues flamands de l’Université de Louvain » témoignaient « aussi d’un grand pragmatisme ».

Le pragmatisme te serait-il donc devenu une vertu cardinale, une valeur à défendre, comme si tout « sentiment » devait être absolument évacué dès qu’il s’agit de la Belgique ? Tu le sais, en tant qu’ « acteurs culturels », nous travaillons justement cette grande question des « sentiments » et des « identités » qui, à défaut d’être multiples, peuvent se révéler meurtrières comme le dénonce Amin Maalouf. Et bien, là, en lisant ton texte (et malgré ton appel au pragmatisme), figures-toi que j’ai ressenti une irrésistible envie de te dire que, oui, résolument oui, j’aime la Belgique !

Bon, cela dit, sois rassuré, cela n’a absolument rien à voir avec un quelconque sentiment de patriotisme, ni excès de sentimentalisme, encore moins cette nostalgie belgicaine que tu dénonces ! Non, j’aime cette Belgique hypothétique, cette Belgique à l’identité hybride et indéfinissable où, en tant que Bruxellois (« ces Belges au carré » comme le disent les journalistes Griet Plets et Tom Ysebaert dans cette même série « Toernee Générale »), j’ai jusqu’à présent le droit de ne pas devoir me « définir » d’abord en tant que « francophone » ou en tant que « Flamand » ! Et pour cause, étant comme de nombreux Bruxellois – et de nombreux Belges, à commencer par notre Premier Ministre sortant, issu d’un couple « mixte » (belge !) de parents d’origine « flamande » parlant français et de parents d’origine « wallonne » parlant le…brusseleir et ayant appris l’Algemeen Beschaafd Nederlands ! Et ce, dans un pays de 300 km de long où, de Knokke-Le Zoute à La Roche-en-Ardenne, on peut s’exprimer tour-à-tour en français, en néerlandais, en allemand, voire comme on dit en Belgique de parler « un peu de tout » !

Alors, tu vois, ça me « chiffonne » quand tu estimes que oui, « bien sûr, la Belgique peut continuer à signifier une plus-value socio-économique et culturelle, même dans une Europe de plus en plus unifiée. Mais nous méritons seulement un avenir belge si, à partir des deux communautés, nous faisons mieux fonctionner la Belgique et que nous négocions ensemble à ce propos ». Ca me « chiffonne » quand tu nous renvois ainsi, toi et moi, tous deux Bruxellois, à « nos » deux communautés (pour rappel, il y en a trois en Belgique, tout comme il y a trois régions !) et à nos deux soi-disant « identités » !

Enfin, ça me « chipote » quand tu convoques le « Kunstenfestivaldesarts » et la «Parade Zinneke » qui mirent Bruxelles en émoi » pour conclure, à mon sens, de manière quelque peu déplacée qu’ « ils ne sont ni belgicains, ni séparatistes, mais des événements qui transcendent les frontières et sont rassembleurs…». Car, pour avoir participé à la création de cette dernière, ce projet n’a jamais été – sauf à me tromper – l’expression de deux Communautés qui « se rencontreraient », « qui transcenderaient les frontières », mais bien un événement typiquement…bruxellois, porté essentiellement par des…Bruxellois, ces fameux « zinneke », ces « bâtards » à l’identité hybride, qu’ils soient « néerlandophones », « francophones » ou « allophones » !

Alors, au fond, cher Jan, si au-delà du pragmatisme, on rêvait un peu ! Et si on disait que la solution à tout ça, à BHV, au wooncode, aux circulaires, aux convocations, aux séparatismes, c’est tout simplement l’élargissement…de la Zinneke – et de Bruxelles !?! – à toute la Belgique ! En un mot, pour « une fois changer », si on leur disait que nous sommes tous des Zinneke !

Au risque, dans la négative, de devoir faire un jour comme un couple « mixte » de mes amis, tous deux respectivement Bruxellois néerlandophone et francophone, qui ont dû « choisir » le « sexe linguistique » de leurs deux enfants à l’administration communale! Avec, au bout du compte, un compromis « à la belge » : l’un est désormais francophone, l’autre sera néerlandophone, et ces deux frères n’auront pas les mêmes droits!

Thierry Van Campenhout

Directeur du Centre culturel Jacques Franck

(*) Stoemp : selon…wikipédia ( !), « le stoemp est un plat cuisiné à Bruxelles depuis le XIXème siècle (et probablement avant, l’usage de la pomme de terre étant attesté dès le XVIè en Principauté de Liège et sa culture attestée dans les Pays-Bas autrichiens au XVIII » !