Dans le cadre d’un dossier spécial sur les tabous des Belges, le journaliste du Soir Jean-Marie Wynants bouscule certaines idées préconçues du secteur socioculturel dans l’article suivant:

« La culture publique n’a pas de public »

En culture, quasiment rien ne se fait chez nous sans subventions. Celles-ci pourraient être utilisées de manière plus efficace pour élargir les publics.

En matière de culture, les rumeurs, clichés, préjugés et autres vérités non vérifiées ont la vie dure. Le flou artistique ayant longtemps régné dans le secteur y a largement contribué. Depuis quelques années, les règles ont changé, la transparence et la bonne gouvernance ont été mises à l’honneur par les Etats généraux de la culture. Mais les habitudes du secteur mettent du temps à changer. Et les préjugés continuent à prospérer.

1. Les subventionnés trop élitistes.

Vrai et faux. Tout dépend ce que l’on entend par là. Si c’est une manière de dire que la culture subventionnée ne s’adresse volontairement qu’à un petit nombre de privilégiés, c’est assurément faux. La multiplicité des propositions culturelles subventionnées le démontre aisément. Certes un spectacle d’Ingrid von Wantoch Rekowski au Kunstenfestivaldesarts ne touchera que quelques centaines de spectateurs enthousiastes. Une exposition des œuvres d’Angel Vergara, d’Edith Dekyndt ou de Laurence Dervaux ne se livre pas aussi facilement que la reconstitution géante du tombeau de Toutankhamon. Un opéra coûtera toujours des sommes colossales par rapport à d’autres formes artistiques en raison, notamment, du nombre d’artistes nécessaires (grand orchestre, chœur, chanteurs…). Mais à côté de formes artistiques au public limité, il y a les bibliothèques, les médiathèques, les centres culturels largement ouverts au plus grand nombre et offrant le plus souvent des activités très éloignées d’un quelconque élitisme. Le seul secteur Jeunesse et éducation permanente engloutit 32 % du budget de la culture. Si on y ajoute le secteur « multidisciplinaire » (centres culturels, Cocof, etc.) on obtient 23 % de plus. Soit 55 % du budget total.

Il est clair, par contre, que la politique culturelle a aussi pour but de faire découvrir des choses nouvelles, des formes différentes, des artistes pas encore consacrés. C’est là qu’on tente depuis toujours d’élargir l’audience. Pour cela, certains vont à la rencontre du citoyen par tous les moyens possibles. Théâtre sous chapiteau, théâtre de rue, Collection RTBF mettent l’art contemporain à la portée de tous… Même l’opéra attire un nouveau public lorsqu’il quitte ses temples habituels. C’est le cas notamment à l’ORW où l’installation temporaire sous un gigantesque chapiteau pour cause de travaux au siège, a attiré un public qui n’avait jamais osé franchir les portes de l’imposant bâtiment du Théâtre royal.

2. Pas de public chez les subventionnés.

Faux. Une fois encore, il faut rappeler ici l’immense diversité du secteur public subventionné : bibliothèques, médiathèques, centres d’expression et de créativité, centres culturels et autres lieux de proximité mettent la culture à portée de tous dans tous les domaines. Par ailleurs, les grandes institutions ramènent un public important dans tous les secteurs. Il existe par contre des publics très différents selon les lieux. Certains ne tournent qu’avec un petit nombre d’habitués. D’autres multiplient les initiatives pour attirer de nouveaux publics : travail important des services éducatifs, sites web de plus en plus performants, journées spéciales de gratuité dans certains musées… On constate aussi depuis quelques années une attention accrue aux publics les plus proches, physiquement, des institutions. Du Théâtre Océan Nord à Bruxelles au Musée de la photographie à Charleroi en passant par le Mac’s (Musée d’art contemporain au Grand-Hornu), l’Ancre (Charleroi), les Tanneurs (Bruxelles), le Théâtre de Namur ou le Manège.Mons, les initiatives de quartier et les ouvertures au public se multiplient.

3. Tout l’argent va aux artistes copains.

Faux. Dans le domaine de la création, une série de commissions consultatives, composées de spécialistes des différents secteurs, étudient les dossiers remis par des artistes, compagnies et institutions pour obtenir des subventions. Le système a longtemps été critiqué pour son opacité et ses effets pervers. Pour trouver des spécialistes de l’art, on se tourne vers des artistes ou des responsables de musée. Pour les spécialistes de musique, on ira chercher des musiciens, des organisateurs de concerts, des responsables d’institutions musicales… A un moment ou l’autre, ils se trouvent toujours confrontés à des dossiers qui les concernent. D’où les soupçons de copinage et de renvoi d’ascenseur, parfois avérés. Les Etats généraux de la culture ont tenté de clarifier tout cela, notamment en demandant aux commissions de justifier leurs choix et de présenter chaque année un bilan public de leurs activités. Reste que certains sont systématiquement aidés et d’autres systématiquement écartés, quels que soient les membres des commissions régulièrement renouvelées. Certains y voient la main du politique. D’autres, des questions plus générales d’orientation artistique.

4. Une politique culturelle trop éclatée.

Pas faux. Au sein même de l’administration de la Communauté française et du cabinet de la ministre de la culture, on entend les prises de position les plus diverses et parfois les plus opposées. Et cela ne date pas d’hier. Michel Draguet, aujourd’hui directeur des Musées royaux des Beaux-Arts, a effectué une partie de son service militaire au sein du cabinet de Valmy Féaux, alors ministre de la Culture de la Communauté française. « Tout le monde y avait une vision différente de la culture, se souvient-il. Pour certains, c’était avant tout l’animation socioculturelle. Pour d’autres, c’était l’art avec un grand “A”. Pour d’autres encore, il s’agissait avant tout d’amener la culture en région, de décentraliser toutes les structures. Chacun venait d’un horizon différent, ce qui entraînait une multitude de modes d’évaluation multiples, variés et parfois opposés. »

5. La culture ne rapporte rien.

Faux. De nombreuses études ont démontré que les investissements en matière culturelle étaient rentables de multiples manières. A commencer bien sûr par les emplois générés dans le secteur. Tout récemment encore, notre compatriote Serge Dorny, directeur de l’Opéra de Lyon, a fait connaître les résultats d’une étude sur les retombées financières de l’activité de l’opéra pour la ville de Lyon et la région. Elle démontre amplement que l’argent investi génère toute une économie collatérale, notamment dans le secteur de l’horeca. Si aucune voix ne s’est élevée pour contester cette étude, on a par contre pu lire de nombreuses attaques, parfois violentes, contre son principe même. Elles venaient exclusivement du milieu culturel où certains refusent obstinément qu’on puisse justifier les dépenses culturelles par des arguments économiques. Pas sûr que ce soit le meilleur moyen de convaincre les investisseurs, qu’ils soient publics ou privés.

5. Les vedettes sont toutes dans le privé.

Vrai. On parle ici essentiellement du secteur théâtral. Les Jérémie Renier, Benoît Poelvoorde, Oliver Gourmet, Marianne Basler, Cécile de France, Bernard Yerlès et autres font carrière dans le privé. Au théâtre, au cinéma ou à la télévision. Mais tous ont démarré sur les planches dans des structures subventionnées ou dans des films subventionnés par les deniers publics. Certains ont découvert le théâtre à l’occasion d’animations scolaires, d’autres comme Olivier Gourmet ou Bernard Yerlès se sont fait repérer sur nos planches avant de s’imposer en France au cinéma et à la télévision. Et quand l’un ou l’autre revient jouer sur nos scènes, que ce soit dans une production privée ou subventionnée, les salles susceptibles d’accueillir le spectacle font partie, dans leur immense majorité, du secteur subventionné.

6. Il n’y a jamais personne au National.

Faux. Cette rumeur poursuit pourtant le National depuis de nombreuses années. Fournis par la direction, les chiffres de quelques spectacles récents montrent le contraire : Cendrillon par Joël Pommerat a attiré 8.523 spectateurs pour 17 représentations, soit 99 % de taux de fréquentation. Le Signal du promeneur par le Raoul Collectif, en petite salle, a rassemblé 1.811 spectateurs pour 10 représentations, soit 93 % de taux de fréquentation. Le Songe d’une nuit d’été par Isabelle Pousseur comptabilise 5.104 spectateurs pour 12 représentations, soit 94 % de taux de fréquentation.

« Nous avons une moyenne de 80 % de remplissage à Bruxelles, explique Jean-Louis Colinet, directeur des lieux.Mais nous tournons aussi énormément en Wallonie et à l’étranger. Et là, nous touchons encore un autre public. Nous avons 339 dates en tournée pour la saison 2011-2012. Dont, par exemple, deux mois à Paris avec Cendrillonqui est une production du National que nous vendons en tournée. Autre exemple, Le Chagrin des ogres de Fabrice Murgia atteindra bientôt les 200 représentations. Rien que sur la saison 2011-2012, il est programmé 45 fois en Suisse, en Pologne et en France. Les gens qui achètent le spectacle depuis trois saisons ne sont pas fous : ils le font parce qu’ils ont aimé le travail mais aussi parce qu’ils savent que le public va suivre. »

7. Certains lieux travaillent sans public.

Vrai. C’est pour cela qu’ils sont subventionnés. « C’est tout à fait normal, dit Victor Ginsburgh, docteur en économie, professeur à l’ULB et spécialisé en économie de l’art et de la culture. Dans ce domaine comme dans les sciences, le travail en laboratoire est indispensable pour faire avancer les choses. On ne peut pas sortir un nouveau médicament sans des années de recherche préalables. Et souvent, la découverte naît d’un hasard ou d’une erreur. Il en va de même dans le domaine artistique. Les lieux de recherche sont essentiels pour que les artistes puissent évoluer et faire surgir de nouvelles pistes. »

LA QUESTION

Mieux avec moins ?

Une des idées les plus répandues est que le privé ferait mieux avec moins. Notamment dans le domaine des arts plastiques où, suivant l’exemple des Pinault et Saatchi, de plus en plus de collectionneurs belges ouvrent des lieux d’exposition. La différence avec nos musées se situe cependant à plusieurs niveaux.

D’une part, les collectionneurs privés très fortunés font ce qu’ils veulent sans devoir passer par aucune commission, appel d’offres et autres règlements administratifs indispensables mais contraignants.

D’autre part, ils n’ont aucun devoir de conservation, restauration et autres missions scientifiques dévolues à nos musées.

En ce qui concerne les œuvres, un collectionneur n’achète que ce qui l’intéresse tandis que les collections d’un musée ne sont pas faites pour plaire à un conservateur mais pour couvrir tout le champ du secteur concerné.

Qui plus est, les œuvres appartenant à un musée font partie de notre patrimoine. Celles des collections privées appartiennent à un homme ou une société et peuvent être revendues, dispersées ou même détruites sans autre forme de procès.

Enfin, il suffit de visiter les expositions mises sur pied par les grands collectionneurs pour constater qu’elles sont, le plus souvent, loin d’être destinées au grand public. En montrant ses œuvres, un collectionneur souhaite surtout les valoriser. Difficile de faire plus élitiste et plus fermé.

LE BRISEUR DE TABOUS

Michel Hambersin : trop de baronnies

Docteur en droit, professeur à l’ULB, Michel Hambersin a fait une carrière dans le secteur bancaire tout en développant une activité de critique musical, sous le pseudonyme de Serge Martin, dans les pages du Soirnotamment.

On reproche aux politiques de faire une culture qui les sert au lieu de servir le public…

Les puissants ont toujours subventionné l’art qui les servait. De Louis XIV aux Médicis en passant par Louis II de Bavière. Et cela a donné des choses remarquables. Mais ils les soutenaient pour se mettre en valeur, tout comme, par après, l’art soviétique. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Mais la politique culturelle reste le fait du prince car il n’y a personne d’autre pour s’impliquer, hormis quelques mécènes… qui veulent aussi se mettre en valeur.

Les subventions ne sont pas bien attribuées ?

Il y a évidemment quelque chose qui paraît un peu fou dans la mesure où on enlève des subventions à ceux qui réussissent alors qu’on soutient ceux qui ont plus de mal à attirer le public. En même temps, c’est ce qui se passe dans tous les domaines. En agriculture ou dans l’industrie, on fait pareil. On subsidie les secteurs qui ont des problèmes. Sinon, on n’aurait pas besoin de les subsidier.

Que faudrait-il changer ?

A côté de la partie création, il faut insister plus sur la distribution. Il devrait y avoir une obligation d’un certain nombre de représentations pour justifier les subsides. Le gros problème actuellement, c’est la diffusion.

Pourquoi ?

Il y a de nombreuses baronnies, des chapelles, des écoles qui font que les gens tournent difficilement les uns chez les autres au contraire de la France par exemple.

Vous mettez aussi en cause l’obsession de la création…

Il faut soutenir la création contemporaine. Mais il ne faut pas négliger l’aspect « patrimonial ». Il est normal qu’on donne à voir un certain nombre de classiques en théâtre, musique, danse… Il faut que le public jeune, notamment, puisse être mis en contact avec les grandes œuvres du répertoire.

Et sur le plan du personnel ?

Les subsides devraient porter uniquement sur la production, la diffusion et la communication. Pour le reste, il serait logique d’externaliser les autres fonctions. De nombreuses institutions n’ont pas besoin d’un comptable ou d’un responsable du personnel à temps plein. On pourrait créer de nombreuses synergies. Mais ce n’est pas un problème propre à la culture. C’est un problème généralisé dans le monde fonctionnaire belge. Il y a trop de gens placés politiquement.

D’autres ont-ils trouvé des solutions pour élargir le public ?

Le Metropolitan de New York a vendu la diffusion de son Don Giovanni dans une série de cinémas aux Etats-Unis. Ils ont fait 350.000 spectateurs et des bénéfices. Il faut réinventer nos manières de faire.

LES PISTES

Un expert étranger dans les commissions Pour éviter les copinages et renvois d’ascenseur dans les commissions

Un expert étranger dans les commissions

Pour éviter les copinages et renvois d’ascenseur dans les commissions consultatives, rien de tel qu’un « intrus » n’ayant rien à y perdre ou à y gagner. La formule se pratique avec bonheur dans le monde scientifique.

La déductibilité fiscale des dépenses culturelles.

Pour encourager le public à découvrir les propositions culturelles, pourquoi ne pas rendre les dépenses culturelles déductibles de nos impôts ?

Aide à la diffusion.

Si l’on veut élargir le public, il faut aller à lui. Aujourd’hui, en matière de spectacles surtout, on aide essentiellement la création. Un renforcement de l’aide à la diffusion donnerait à ces spectacles une durée de vie plus longue et, à travers les tournées, un public élargi.

La professionnalisation des structures.

Si l’art n’est pas fait pour être rentable, il est plus qu’indispensable de professionnaliser les institutions. Un simple comptable ne peut se muer en directeur financier. Cette professionnalisation passerait inévitablement par des synergies. Et des économies d’échelle qui, au final, profiterait à la création et à la diffusion.

L’utilisation des potentialités d’internet.

Un opéra (mais c’est vrai aussi pour un concert classique, une pièce de théâtre, une conférence…) ne peut connaître qu’un nombre restreint de représentations devant un public limité. Pour augmenter celui-ci, certains (dont l’ORW) proposent leurs créations en streaming sur le net. Si cela n’entraîne (à l’heure actuelle) aucune rentrée financière directe, cela élargit par contre considérablement le public potentiel.

La refonte de l’enseignement.

Tous nos témoins l’ont évoqué à un moment ou l’autre : pour que le plus grand nombre s’intéresse à l’art et à la culture, il faut commencer par revoir l’enseignement. L’art doit retrouver sa place à l’école, sinon toute politique d’élargissement du public sera vouée à l’échec.

38%

C’est la part du budget culture et audiovisuel attribué à la dotation et aux subventions de la RTBF, soit 218.397.000 euros. Ceux-ci représentent par ailleurs 79% du budget audiovisuel et multimédia (télé, radio, cinéma, presse).

885.000

C’est le montant des aides du « Gamin au vélo » des Dardenne (aide à la production, à la promotion, intervention RTBF et Wallimage). Soit 14,7% du budget total du film (5.813.093,48 euros) qui avec 160.000 entrées chez nous et 1 million (jusqu’à présent) au total sera bénéficiaire.

119

C’est le nombre de centres culturels subsidiés par la Communauté française. Un maillage de tout le territoire qui devrait assurer un accès à la culture au plus grand nombre mais qui n’a jamais vraiment évolué depuis sa mise en place dans les année 70.

 

***

Source: « La culture publique n’a pas de public »,  Jean-Marie Wynants, Le Soir, 14 février 2012.