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Carte blanche Peter de Caluwe

© cobra.be

Travaillant dans le monde culturel, nous nous demandons parfois de quoi nous nous occupons… Les informations à la télévision évoquent systématiquement des résultats sportifs (des succès très rarement de valeur internationale mais surtout locale) et lorsqu’une place est accordée au monde artistique, c’est pour évoquer un improbable espoir de gagner un Oscar.

Et pourtant nous avons des institutions et des artistes qui, dans la réalisation de leurs missions et dans leur travail au quotidien, obtiennent des résultats remarquables et placent notre pays parmi les plus entreprenants au niveau international. Ils forment l’enseigne positive de notre État fédéral et de nos communautés. La Monnaie en est l’exemple parfait à côté de beaucoup d’autres. Nous pourrions dire qu’elle en est même le joyau de la couronne. Quel bénéfice avons-nous pu tirer du titre si envié de «maison d’opéra de l’année» dans ce monde économique toujours plus opaque? La réponse peut être très courte: aucun. Personne ne voit apparemment la nécessité d’apporter un peu de soutien à nos institutions culturelles dans ces temps difficiles. Pas plus à ce phare d’idées nouvelles qu’est la Monnaie qui donne, de manière incontestable, le ton au niveau européen dans son domaine avec des moyens qui n’ont pas été reconsidérés, bien au contraire. Pour votre information, sachez que nos budgets sont incomparables avec ceux de nos collègues européens de même niveau qui, dans certains cas, reçoivent deux à trois fois plus de subsides de leurs autorités. Ce constat n’est pas seulement décevant. Il révèle une vision à toute petite échelle, néfaste à long terme.

L’art et la culture sont, dans une société d’abondance et de prospérité (celle dans laquelle nous vivons aujourd’hui encore), importants pour le bien-être de ses citoyens. L’art apporte la cohésion et propose une réflexion. Il est un cadre essentiel pour le «vivre-ensemble». Pour éviter l’affaiblissement, voire la disparition de cet élément essentiel de la vie démocratique, des adaptations techniques minimales suffiraient à la plupart de nos institutions pour résoudre définitivement des problèmes qui sont sur la table depuis des années et qui sont toujours plus menaçants. Mais pour cela, il nous faut de la volonté et de l’audace politiques. Or nos responsables luttent avec des priorités soi-disant concurrentes : sécurité ou sécurité sociale, culture et enseignement ou prison et police? Des relations équilibrées entre ces différents domaines accoucheraient d’une société saine et sereine. Accroître la place de la culture et de la formation dans la vie quotidienne de nos concitoyens diminuera la violence et apportera plus d’harmonie. Sur le long terme, nous sommes convaincus que de nombreuses mesures répressives seraient alors superflues. Mais personne ne peut ou ne veut faire ce choix.
Aujourd’hui, le fameux «coup de rabot» sur les budgets donne le sentiment, à première vue, d’être un traitement honnête pour tout le monde; cela évite de prendre des décisions, de trancher et ne demande aucune stratégie. Car la réalité est pleine de nuances. Rien n’est blanc ou noir. C’est un fait: il y a des secteurs où ce genre de décisions et d’agissements cause plus de dégâts que dans d’autres. C’est le cas pour le monde culturel en général et pour la Monnaie en particulier, et nous ne pouvons accepter d’être ainsi mis à mal alors que nous ne sommes pas seulement sur la bonne route, mais sur la meilleure. Puisque nous n’aimons pas parler de nos problèmes, comme nous sommes inventifs et passionnés, nous avons toujours trouvé des solutions par nous-mêmes. Mais aujourd’hui, la situation ne cesse de se détériorer et nous pose des difficultés telles que nous ne pouvons plus les taire; nos limites humaines et budgétaires sont atteintes. Hélas, ces problèmes ne s’expliquent pas en quelques mots. C’est une matière complexe, dont les détails et la cohérence ne sont pas faciles à expliquer en quelques mots. Le sentiment populiste selon lequel, en temps de crise, le pain et les jeux doivent être privilégiés aux dépens de l’émancipation culturelle et la construction d’une communauté solidaire cause des soucis supplémentaires aux responsables politiques de bonne volonté. Voilà où est notre problème. Nous n’avons pas la possibilité d’influencer les décisions et, par conséquent, de faire comprendre et accepter nos besoins justifiés. Nous n’aimons pas nous plaindre. Mais il y a des limites à notre créativité et à notre flexibilité. Nous ne pouvons plus résoudre nos problèmes seuls. Veuillez considérer ces réflexions comme un wake-up call pour tout le secteur culturel et pour notre institution en particulier avant qu’il ne soit trop tard.

Qu’il soit donc bien clair que nous voulons maintenant que l’on affirme clairement que le mot subside n’est pas un mot sale ou déshonorant. À notre secteur économique aussi peut s’appliquer le principe du retour sur investissement. Vous n’avez qu’à ouvrir les journaux. Il est toujours question d’investissements. Dans la culture uniquement, les politiciens et la presse parlent de subsides. Des études récentes, celle notamment commandée par notre compatriote Serge Dorny à l’Opéra de Lyon, montrent que les subsides publics sont également ou avant tout des investissements. Chaque euro alloué génère le triple de recettes en retour. Le secteur artistique propose donc un retour sur investissement plus qu’acceptable et se positionne comme un agent important de la vie économique de notre société, sans parler, évidemment, de son apport décisif comme « nourriture spirituelle » à la vie des hommes. Dans le secteur du cinéma, la « tax shelter » a permis de catalyser de grands investissements du secteur privé. Il est grand temps que l’on regarde de près de quelle manière un dispositif comparable peut être mis en place dans d’autres secteurs pour favoriser la vie culturelle dans notre pays.

Trop facilement et superficiellement, nous sommes considérés comme des fournisseurs d’entertainment alors qu’en tant qu’institution culturelle, nous défendons un projet dont la valeur ajoutée fait de nous, avec l’enseignement et la santé, le fer de lance d’une société civilisée. Que le succès de notre façon de travailler, qui est à la fois innovante et tournée vers l’avenir, risque d’être contredit par des arguments économiques vagues et par une pensée à court terme est intellectuellement inacceptable. C’est insupportable de devoir constater qu’une machine qui fonctionne parfaitement, qui, au cours des cinq dernières années, peut se prévaloir de pouvoir présenter les meilleures recettes de son histoire et qui a, à son actif, un palmarès tel qu’il n’a pas besoin d’être vanté une fois encore, c’est inacceptable de voir que cette machine est lentement mais sûrement démantelée. Est-ce une stratégie ou est-ce simplement parce que nous ne sommes pas une priorité? Je préfère ne pas répondre. Mais il est pour moi essentiel de savoir si l’on veut encore, au centre de Bruxelles, au centre de l’Europe, une institution culturelle lyrique de très haut niveau et d’un rayonnement international.

Je vous pose la question, politiciens, journalistes et collègues: est-ce que notre pays veut encore une maison d’opéra fédérale? Plus largement, est-ce que nous voulons donner un avenir à des institutions fédérales dans notre capitale qui ont un impact direct pour l’image de notre État fédéral et nos communautés, et pour notre renommée au niveau européen? Je pose cette question sérieusement : si on ne souhaite pas une telle excéllence, il n’y a aucun intérêt à penser plus loin à notre avenir, qui existe déjà de facto à travers nos engagements pris pour les quatre années à venir. Si on désire que la Monnaie continue à fonctionner au même niveau de concurrence internationale, nous devons pour le moins conserver nos moyens actuels et nous ne pouvons tolérer aucune économie supplémentaire ou perspective imprécise.
Nous sommes en train de planifier le projet artistique de 2015/2016 mais au moment où j’écris ceci, le budget 2012 n’est toujours pas clair. Ce que nous savons dès à présent, c’est que les subsides de l’État, malgré le protocole qui nous lie, ne respectent pas l’évolution naturelle des coûts de la masse salariale, c’est aussi que, depuis 2009, nous sommes perpétuellement bloqués dans une histoire de gel et de réductions budgétaires qui nous sont toujours communiqués au dernier moment, et c’est enfin que les perspectives ne sont plus le coup de rabot désormais, mais le scalpel ou, pire encore, la hache…

Il est impossible de continuer à travailler de cette façon. C’est notre tâche de réaliser un projet ambitieux sur le long terme, mais nos dossiers sont traités toujours selon de très courtes échéances. C’est peu dire que cette situation pèse sur notre inventivité et sur le futur de la Monnaie.

Laissez-moi être plus clair encore: nous sommes absolument ouverts à des changements nécessaires. Nous sommes d’ailleurs constamment dans un processus de modernisation. en tant qu’entreprise créative, il est de notre intérêt de nous adapter à des situations changeantes. C’est le fil rouge de notre attitude, même au niveau du management et du coaching. La preuve en est qu’à la Monnaie, cours des dix dernières années, nous avons réduit le nombre de collaborateurs fixes de 15%, et cela en obtenant les mêmes résultats grâce une organisation plus efficace. Nous sommes donc une entreprise qui, à chaque niveau, prend ses responsabilités et nous survivons grâce au professionnalisme de nos collaborateurs, au dévouement de nos artistes et à la loyauté de notre public et de nos donateurs généreux.

Une même vision et un traitement créatifs sont nécessaires au niveau de notre gouvernement. Par rapport à certains autres pays européens, nous pouvons certes encore nous sentir relativement épargnés, les coupes budgétaires violentes et tragiques réalisées ailleurs ont épargné le secteur culturel belge, mais… Donnez-nous du temps et une perspective claire. Pensez avec nous. Ne prenez pas de décisions précipitées «incontournables» qui sont néfastes, mais investissez avec nous dans notre futur et soyez fiers de ce que nous pouvons réaliser ensemble. Nous ne sommes pas un secteur sur le dos duquel il est possible de faire encore des économies. Nous sommes face à une situation où il n’y a plus de chair, où seul reste l’os. C’est l’heure du choix. Notre futur en dépend.

Peter de Caluwe, Intendant et directeur général de la Monnaie

La crise de l’enseignement n’est pas une crise de l’enseignement ; il n’y a pas de crise de l’enseignement : il n’y a jamais eu de crise de l’enseignement; les crises de l’enseignement ne sont pas des crises de l’enseignement; elles sont des crises de vie : quand une société ne peut enseigner, ce n’est point qu’elle manque accidentellement d’un appareil ou d’une industrie; quand une société ne peut pas enseigner, c’est que cette société ne peut pas s’enseigner; c’est qu’elle a honte, c’est qu’elle a peur de s’enseigner elle-même; pour toute humanité, enseigner, au fond, c’est s’enseigner; une société qui n’enseigne pas, est une société qui ne s’aime pas, qui ne s’estime pas; et tel est précisément le cas de la société moderne.- Charles Peguy, 1904

Le 11 septembre dernier la commission culture et enseignements de Culture et Démocratie a organisé une réunion à laquelle était convié l’ensemble des participants du cycle de six tables rondes « la culture au coeur de l’enseignement, de quoi parle-t-on ? ». Une vingtaine de personnes a répondu présent.

L’objectif était tout d’abord d’entendre chacun sur les recommandations – travail d’écrémage des propos et idées tenues lors des tables-rondes – que Culture et Démocratie a proposé dans son Cahier 03.

Ensuite, il s’agissait d’exposer assez brièvement les deux axes de travail que la commission se donne pour l’avenir et de voir dans quelle mesure ces axes semblaient bien prioritaires et fédérateurs. Un débat riche et utile.

1. En réaction à l’annonce faite d’un allongement à cinq ans de la formation des enseignants, nous devons faire tout ce qui en notre pouvoir afin que soit intégrés, au coeur de cette formation repensée, l’art et la culture. A cette fin, des rendez-vous sont à prendre avec les cabinets concernés. L’idée est de proposer la création d’un pôle « culture », actif tout au long de la formation des enseignants. Et, pourquoi pas, travailler concrètement au programme de ce pôle.

Parallèlement, un effort conséquent doit-être également mené afin que, dans les modules de formation continuée, les formations aux matières culturelles et artistiques soient plus nombreuses et visibles.

2. Il est important de « récolter » aussi les expériences art et école : pointer ce qui a fait que là ça réussisse, et que là ce soit un échec,…

Autours de ces deux projets, de nombreuses personnes nous ont fait part de leur motivation à prendre part aux travaux de la commission « culture et enseignements ». Là revoilà revitalisée et plus déterminée que jamais !