Archives for the month of: juin, 2013

Le théâtre bruxellois poursuit son chemin et propose une saison 2013-2014 de qualité.

A la veille de la traditionnelle grande fête de fin de saison, le 22 juin, l’équipe de l’Atelier 210 peut être fière du travail accompli. Sans subvention depuis sa fondation en 2004 – exceptée une enveloppe annuelle renouvelable pour la programmation des concerts – ce lieu bruxellois est pourtant devenu un incontournable dans le paysage culturel grâce à une fine sélection de spectacles novateurs, percutants et enthousiasmants. Ces dernières années, Benoît Roland, le directeur du 210, associé à l’équipe, avait multiplié les appels à l’aide à cause d’une situation financière délicate qui mettait en péril l’avenir du lieu. Il dénonçait notamment le fait de ne pouvoir accéder à un quelconque coup de pouce public car l’Atelier 210 était considéré comme un « nouveau lieu ». Alors que la neuvième saison sera lancée en septembre, un dossier de demande de contrat-programme a été déposé. Enfin. En attendant le verdict qui devrait tomber lors du premier semestre 2014, « pour nos dix ans !« , Benoît Roland est serein : « Depuis quelques années, nous disons que nous sommes en danger. Si la situation n’a pas fondamentalement changé, on a toutefois envie de sortir de cet état d’esprit de fragilité. On existe encore après toutes ces années, on continuera donc avec les moyens qu’on a. Nous sommes convaincus que nous avons une place dans le paysage culturel. »

La clef de ce maintien à la surface tient dans le savant équilibre entre concerts et spectacles avec quelques extras comme les #Blackout sessions – une écoute, dans le noir, d’un disque culte – mais aussi dans le développement de partenariats. L’L, le Théâtre Varia ou encore le Rideau de Bruxelles s’associent à l’Atelier 210 pour proposer au public des spectacles de grande qualité.

Et le public dans tout ça ?

Côté fréquentation, le public est toujours au rendez-vous même si, a fortiori, moins de spectacles implique une baisse du nombre de spectateurs. Réputé pour attirer un public très jeune, l’Atelier 210 poursuit sa lancée mais se diversifie aussi. « C’est moins radicalement jeune que les premières années où on était à 50 % de moins de 26 ans. Aujourd’hui, on reste l’un des théâtres les plus jeunes mais cela dépend des spectacles. Notre public s’élargit mais si on compte les scolaires, on est encore à 50 % de moins de trente ans. On ne fait pas de jeunisme à tout prix mais on défend le fait de proposer dans la saison un ou deux spectacles qui s’adressent à des jeunes publics, qui viennent pour la première fois au théâtre. « Happy slapping » de Thierry Janssen mis en scène par Alexandre Drouet que l’on reprend cettte année (NdlR du 10 au 23/02/14) a attiré un public très large. » Le Happy slapping, mode stupide qui consiste à gifler quelqu’un dans la rue et à poster la vidéo sur internet, est le point de départ de ce spectacle « où la vidéo est très bien intégrée » et qui évoque « le chaos d’une société en crise« .

Ancré dans la société contemporaine, en résonance avec ses bonheurs et ses malheurs, nul doute que l’Atelier 210 fêtera ses dix ans.

Auteur: Camille de Marcilly
Source: La Libre (13/06/2013) 

Rencontre avec Thierry Fabre, commissaire de la remarquable exposition « Le Noir et le Bleu. Un rêve méditerranéen », au Mucem.

Le Mucem n’est pas un musée comme les autres.  » Un musée des civilisations , explique son directeur Bruno Suzzarelli, est un musée de société élargi à un ensemble plus vaste, en l’occurrence le grand ensemble euroméditérranéen avec ce souci que nous avons de partir de la Méditerranée pour regarder l’Europe et les continents qui bordent la mer intérieure. On a l’habitude des musées des Beaux-Arts, où objets et œuvres d’art sont présentés en partant de l’histoire de l’art. Un musée comme le Mucem part des phénomènes de société. Des grandes questions qui interrogent les gens, qui expriment leurs modes de vie, leurs conflits, leurs représentations, leurs cultures. On essaie d’en parler à travers des objets qui témoignent de leurs cultures.  »

Dans les premières expositions on peut voir autant un humble objet que des œuvres de Courbet ou Picasso.

L’essentiel des collections du Mucem provient de l’ancien musée National des arts et traditions populaires qui avait été créé en 1937 par le Front Populaire pour donner aux arts populaires la même importance culturelle et scientifique qu’aux productions des Beaux-Arts. Au total : 250 000 objets, 130 000 estampes, dessins, affiches et tableaux, 450 000 photographies, 140 000 cartes postales.

Mais pour devenir « Mucem », il y eut aussi un virage très important, en opposition aux idées de repli nationaliste et identitaire. Loin de rester uniquement français, le musée ouvre un dialogue sur la Méditerranée et ses enjeux. Un choix défendu depuis le début par Thierry Fabre qui est aussi commissaire de la remarquable exposition « Le Noir et le Bleu. Un rêve méditerranéen ». Créateur des rencontres d’Averroès, il se bat depuis des années pour ce dialogue par-delà la mer et pour ce projet. Nous l’avons rencontré sur le toit terrasse du Mucem.

« Après les attentats du 11 septembre, j’ai défendu l’idée d’un projet méditerranéen pour mieux comprendre les enjeux qui nous attendent. L’exposition « Le Noir et le Bleu » parle de la vision que nous avons eue de la Méditerranée et des pays du Sud, et inversement, parle aussi de la vision que ces pays qui la bordent ont eue de nous. Quel est le rêve de l’Autre ? C’est une invitation au rêve qui n’oublie jamais de regarder bien en face les cauchemars de l’histoire, car, comme le disait Walter Benjamin, « il n’est pas de document de civilisation qui ne soit pas en même temps un document de barbarie« .

A l’heure d’un certain repli européen, de l’Europe forteresse et de la peur du monde arabo-musulman, créer un tel musée est-il un signal ? « Pasolini disait qu’à la folie de la peur, il fallait répondre par la folie de rêver. La question de la Méditerranée n’est pas seulement importante à cause des pays qui la bordent, mais aussi, à cause des diasporas installées chez nous. Il y a d’urgence quelque chose à recoudre dans le projet européen. Car celui-ci ne fait plus rêver. L’imaginaire européen n’est plus désirable, disent aujourd’hui bien des Turcs, par exemple. L’Europe n’est plus un aimant. Que veut-on alors ? Une Europe qui devienne demain, sans rivages ? Un Europe forteresse prise par la peur ? Ce musée est un signal pour ne pas nous enfermer. Il est face à la mer, à l’entrée du port, il a deux grandes passerelles qui symbolisent les passerelles culturelles que nous voulons créer. Sans la Méditérrannée, l’Europe n’aurait pas de visage, pas de nom. Ses origines sont là. Et l’Europe vieillissante, en voie de dépopulation, devrait voir la complémentarité qu’elle a avec cette Méditerranée et ce monde arabe très jeune. Je suis d’ailleurs frappé que ce furent les journalistes allemands, les plus nombreux à venir à l’ouverture.« 

«  Le musée est une invitation à ne pas céder à la peur mais à garder la part de rêve. Avec entre autres, le regard si important des artistes, y compris contemporains, comme ce film si évocateur de la Palestinienne Larissa Sansour sur l’absence d’Etat palestinien. Le projet européen est devenu sans boussole, enferré dans une gélatine bureaucratique, limité à une zone de libre-échange. Il faut réécrire le rêve européen en regardant la Méditerranée et notre rôle, sans faire pénitence, ni culpabilité, mais sans cacher non plus les drames que nous avons apportés. La conquête de l’Egypte par Napoléon, ne fut pas que scientifique, elle causa d’immenses massacres. En Algérie, on enfuma des populations civiles dans des grottes et on a commis le massacre de Sétif. Nous voulons étudier ces questions, en confrontant les regards divers. montrer quel est le regard de l’Autre. Et on espère en attirant du monde, propager peu à peu, cette idée d’ouverture, faire de la pollinisation. »

Le Mucem est aussi un formidable outil de revalorisation de la ville. Les Marseillais en ont assez, disent-ils, d’être assimilés au banditisme et aux règlements de comptes. Ils se heurtent, ajoutent-ils, à un certain mépris des Parisiens. Le Mucem peut redresser la barre. Il le mérite largement.

Auteur: Guy Duplat
Souce: La Libre (07/06/2013)