Ouverture, ce jeudi, d’un nouveau musée à Bruxelles: le « Musée Fin-de-Siècle ». Rencontre avec Michel Draguet, directeur de l’établissement.

Quatre ministres et la princesse Astrid seront là, ce jeudi, pour l’ouverture du nouveau Musée Fin-de-Siècle, dans l’ancien musée d’Art moderne (entrée par la rue de la Régence), dépendant des musées royaux des Beaux-Arts, sous le musée Magritte. Un événement, car il est rarissime que de nouveaux musées s’ouvrent.

Il s’ouvre aussi dans une atmosphère de polémiques après l’accident qui a entraîné la fermeture précipitée de l’expo van der Weyden et alors que rien n’est encore décidé sur l’emplacement où pourront se redéployer les collections du musée d’Art moderne, fermé il y a 3 ans pour accueillir ce nouveau musée qui se déploie de l’étage -5 jusqu’au -8.

A la veille de cette inauguration, nous avons rencontré Michel Draguet, le directeur.

Quelle idée y a-t-il derrière ce musée ?

L’idée était de regarder nos propres collections pour l’époque charnière allant de 1880 à 1914. Une époque très riche, commencée en 1880 par des revues comme « L’art moderne » qui furent à la base de deux mouvements artistiques majeurs, les salons des XX et de La Libre Esthétique. Cette époque fut, comme ailleurs en Europe, une époque de redéfinition de l’art moderne. J’ai un peu élargi la plage pour commencer déjà en 1868 avec la Société libre des Beaux-Arts qui incarnait l’avant-garde avec Rops, Stevens, etc. Il y a, dans cette période, une vraie rupture, l’idée qu’on pouvait transformer l’avenir en travaillant sur le présent, en étant une avant-garde. La suite du récit sera, j’espère, à l’ordre du jour quand on pourra enfin aménager dans l’ex-Vanderboght et y redéployer nos collections d’après 1914. La balle est au gouvernement.

Le musée est-il si riche pour cette période « Fin-de-Siècle » ?

Nous avons peu d’impressionnistes français, mais on a des préraphaélites et surtout Seurat, Gauguin, Rodin, car ils passèrent par les XX et La Libre Esthétique. Notre projet est plus global, il inclut les écrivains (Maeterlinck, Verhaeren), les opéras, les arts dits décoratifs qui avaient alors la revendication de devenir des Beaux-Arts. A l’époque, on avait séparé les deux, cantonnant les Arts décoratifs dans un musée dit des « arts industriels » sur lesquels d’ailleurs on imposait une taxation absente des Beaux-Arts. Emile Gallé a alors milité pour cette réunion des arts. Nous avons voulu dépasser ces classements, cette segmentation, pour redonner une idée d’un projet global lié à une époque où la Belgique était la seconde puissance économique du monde, derrière l’Angleterre. Bruxelles était un lieu central en Europe, un pôle en arts. Nous avions Stevens, Meunier, Khnopff, Van de Velde, Spilliaert, Ensor… Même si Ensor a choisi, à contre-courant des autres, une sorte de marginalité. Bruxelles était, à cette époque, un carrefour vivant, un moment merveilleux de créativité qu’on n’a plus jamais connu ensuite. C’est ça qu’on veut faire revivre.

Le résultat est conforme à vos attentes ?

Il est un peu trop pictural à mon avis. J’aurais voulu davantage encore intégrer les autres arts, comme l’architecture, les ivoires, l’Art nouveau qui se trouvent au musée du Cinquantenaire, mais je n’ai pas voulu déplacer des pièces de ce musée même si cela aurait un sens évident. J’espère que ça se concrétisera un jour quand on pourra déménager le MIM vers le Vanderboght et transformer l’Old England en musée Art nouveau relié à ce Musée Fin-de-Siècle par un souterrain.

La collection Gillion Crowet forme comme un musée dans le musée. C’était une obligation de la traiter séparément ?

Oui, lors de la dation à la Région bruxelloise, il était dit que la collection devrait rester comme un tout. Ils ont fait les travaux de leurs salles, et ont fait la scénographie dans le but de magnifier les objets dans leur beauté. Leur partie est un moment spectaculaire, mais qui ne termine pas le parcours, c’est un temps fort avant que le visiteur continue, entre autres, vers le cinéma nouveau.

Le musée sera à la pointe de la technologie ?

Par certains côtés, oui, avec les éclairages LED, l’iPad à la place de l’audioguide, etc. Le musée est un spectacle, un spectacle éducatif.

On a beaucoup parlé de l’occultation du puits de lumière, cause de la catastrophe à l’exposition van der Weyden.

Il est toujours prévu de placer une bâche permanente au-dessus du puits (on ne change pas l’architecture, le puits est parfois vu par le public comme un dépotoir). Cette occultation doit permettre de faire des projections depuis le musée. Le marché pour ces travaux date de mars 2012. Il était prévu de les faire cet été. Cela ne devait pas être plus risqué que de planter un tableau sur un mur à côté d’un autre. Mais la firme, pourtant spécialisée en monuments historiques, a attaqué au marteau-piqueur, puis a fait des carottages qui ont démoli l’écoulement d’eau de la Place royale et provoqué les infiltrations qui continuent. On a immédiatement fait tout arrêter et pris nos responsabilités. Mais si vous appelez un plombier qui fait mal son travail, ce n’est pas vous le responsable. On va faire des tests avec des colorants pour voir si les infiltrations continuent. Il faudra évaluer le préjudice et voir si les assurances du sous-traitant nous remboursent, sinon on ira en justice. Tout cela prendra du temps et il est possible (pas décidé), si l’étanchéité n’est pas encore garantie à cette date, qu’on doive renoncer à l’exposition suivante prévue en mars sur l’influence du Pop sur le design, qu’on présente avec le Vitra Museum et qui est déjà à Londres.

Quel est le coût de ce nouveau musée ?

Les Gillion Crowet ont donné un peu plus d’un million d’euros et ils déposent encore des œuvres en plus de la dation. Grâce aux bénéfices du musée Magritte, nous payons deux millions pour la muséographie et le multimédia et la Régie des bâtiments paie 4 millions. Il n’y a, hélas, pas de sponsors privés à ce stade.

Il y a aussi le coût du déménagement du musée d’Art moderne. Votre prédécesseur Philippe Roberts-Jones regrettait qu’on n’ait pas mis la collection Gillion Crowet dans les extensions du musée, toujours fermées ?

Cela n’a jamais été à l’ordre du jour. Ces extensions sont encore en pleins travaux. On a dû désamianter, il faut refaire le toit. On en a sans doute encore pour 20 millions d’euros et personne ne sait quand cela sera fini. La Régie a d’autres priorités. Et quand ce sera fait, on retrouvera enfin le rez-de-chaussée pour nos grandes expositions et les deux étages au-dessus pour l’Art ancien, réduit pour l’instant à 1/3 de sa surface normale, en un circuit des chefs-d’œuvre.

Devant la contestation qui reste vive face à la fermeture du musée d’Art moderne, vous n’avez pas de regret ?

Nullement. C’était la seule solution. Nous étions à l’étroit. Il fallait redéployer les collections, Nous le faisons pas à pas.

Auteur: Guy Duplat
Source: La Libre (mis en ligne le 05 décembre 2013)