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Le pianiste et chef d’orchestre donnera dimanche prochain un récital Schubert au PBA au profit des étudiants syriens. Entretien.

Àquelques jours de son concert bruxellois, Daniel Barenboïm a accepté de nous parler de sa vision de la société, de notre monde, des manifestations de l’esprit en général et de la musique en particulier.

Comment situez-vous votre engagement en faveur des intellectuels syriens ?

Les terribles crises auxquelles nous sommes confrontés nous révèlent que l’intellectualité est de plus en plus laissée de côté. Aujourd’hui, des professeurs et des étudiants syriens qui ont fui leur pays n’ont plus de point de chute. Nous devons les aider à reprendre leurs activités comme nous l’avons fait en 1968 pour les artistes et les intellectuels qui fuyaient la Tchécoslovaquie. La Syrie est un pays d’une énorme richesse intellectuelle: dans notre East West Divan Orchestra, je travaille régulièrement avec 7-8 musiciens exceptionnels. Aujourd’hui, ils sont déracinés. C’est vrai que nous sommes enfermés entre deux régimes horribles, celui de Bachar el-Assad qui a tué et torturé tant de ses ressortissants et celui d’un califat autoproclamé qui accumule les messages de haine.

Peut-on sortir de ce cercle infernal ?

Le problème est que nous manquons d’un leadership, chez eux pour se réorganiser, chez nous pour porter la parole d’une saine réconciliation. Durant la guerre froide, chacune des deux parties observait l’autre et savait fort bien ce qu’elle ne pouvait pas faire. Cet équilibre de la terreur a été remplacé par un triomphalisme très malsain de l’Occident qui a exacerbé les conflits. Je suis intimement persuadé qu’un 11 septembre aurait été impensable du temps de la guerre froide.

Les Occidentaux auraient-ils raté un rendez-vous de l’histoire ?

Assurément. Nous étions à un moment où, en faisant une analyse objective des points positifs et négatifs des deux régimes, nous aurions pu reconstruire un projet sociétal qui cumulait les avantages du socialisme et du capitalisme. Au lieu de cela, on a assisté à un phénomène de globalisation non maîtrisé. Les États-Unis ont revendiqué un leadership unique mais y ont perdu une partie de leur hégémonie. Avec pour résultat que les expressions les plus négatives affleurent partout.

Comment peut-on gérer cette crise ?

Il existe un déni de démocratie difficile à combler. De tout temps, il y a de grands hommes capables de saisir les lignes de fond de notre développement et d’autres praticiens qui ont tenté de les adopter à la vie quotidienne. Seul ce mélange de stratégie et de tactique permet un développement positif du monde. Mais où se trouve aujourd’hui la vue longue quand, dans les démocraties, on vote partout tout le temps et quand les entreprises doivent être gérées en fonction de leurs comptes trimestriels? Avec pour effet que nos politiques se contentent désormais de réagir et n’ont plus l’initiative de l’action.

N’est-ce pas un peu la faillite des grands États ?

C’est en tout cas le sens que je donne au vote de l’Écosse: le raisonnement est moins de se vouloir indépendant que de vouloir s’opposer au pouvoir déterministe des Grands États. Il n’en va pas autrement avec les Catalans, les Basques et, demain peut-être, les Flamands ou les Bavarois. C’est la chance de l’Europe que de fournir aux individus une vision supérieure tout en préservant les régionalismes qui leur sont chers. Nous devons entamer une réflexion profonde qui permette d’analyser toutes les tendances en présence. C’est ce dont la Syrie a besoin et c’est un développement inévitable du problème judéo-palestinien. Comme je le dis à mes musiciens: pour s’entendre, il faut d’abord apprendre à s’écouter.

Cela n’exige-t-il pas de repenser notre mode de pensée ?

Nous devons revenir à des valeurs d’universalité. L’être humain est universel mais pas global. Nous disposons aujourd’hui d’un fantastique arsenal technologique: nous l’utilisons au profit d’une idéologie du pouvoir économique. Nous devons l’utiliser pour être plus universel et retrouver le sens moral qui doit présider à notre vie en société. Je ne suis pas sûr qu’il y ait aujourd’hui plus de violence qu’en d’autres moments de l’histoire mais ce qui s’est accru c’est sa vélocité. Le tout, c’est de savoir ce que l’on veut faire avec les moyens (énormes) dont nous disposons. Avec un couteau, on peut tuer mais on peut aussi couper le morceau de pain que l’on va donner à celui qui a faim.

Ne faut-il pas se méfier de la spécialisation ?

On est de plus en plus spécialiste de moins en moins en matière. C’est ce cercle infernal qu’il faut briser. Dans l’académie que nous fondons à Berlin, les jeunes ne se contenteront pas d’étudier un instrument mais aussi la musique en général et de la philosophie. C’est ce que j’appelle l’oreille qui pense. C’est le seul chemin possible. Sinon, la musique devient une mécanique, comme la société.

Vous croyez beaucoup en l’Allemagne.

C’est le pays qui a mené le plus loin sa remise en cause sur son passé. C’est ce qui permet au Juif que je suis d’y vivre aujourd’hui. Mais elle ne doit plus avoir peur d’elle-même: elle doit prendre l’initiative. C’est la vraie grande puissance de l’Europe. Elle est mieux placée que quiconque pour faire naître un processus de paix au Moyen Orient. C’est pour moi beaucoup plus important que de construire un musée de l’holocauste même si c’est une merveilleuse initiative.

Musicalement, vous traversez une période Schubert.

J’avais bien abordé certaines grandes sonates et les impromptus. Mais j’ai maintenant conduit un travail en profondeur qui m’a révélé son véritable message. Il ne construit pas l’équilibre de Beethoven, ni ne recherche la simplicité de Mozart. Il insinue, sa musique est une promenade où il module sans cesse des changements de trajectoires, particulièrement sur le plan harmonique. Quand on pense le cheminement gigantesque qu’il a imposé à la musique en seulement 19 ans, on est sidéré. Il meurt seulement un an après Beethoven et laisse la musique symphonique au seuil de Bruckner ! On ne sait plus assez aujourd’hui combien il était méconnu avant-guerre. Quand Rachmaninov, venu enregistrer Schumann et Chopin à Abbey road à Londres et qu’il y rencontre Schnabel, celui-ci lui annonce qu’il est venu enregistrer des sonates de Schubert, il s’étonne: «Ah bon, je ne savais pas qu’il avait aussi écrit cela!»

Que vous a apporté ce périple schubertien?J’ai appris beaucoup sur la capacité d’insinuer des choses en musique. Aujourd’hui, j’ai presque envie de reparcourir le répertoire que j’ai dirigé à la lumière de cet enseignement.

Le piano ne reprend-il une place importante par rapport à votre activité de chef d’orchestre?

Je ne l’ai jamais abandonné mais que j’ai pu un moment inversé les priorités. Aujourd’hui, il m’est indispensable et, après Schubert, il reste une masse de musiques pour piano que je veux aborder. Quand mon fils aîné, celui qui est un musicien de hip-hop, est venu assister au concert fêtant les 50 ans de mes débuts au Philharmonique de Berlin, il m’a dit: «Quand tu auras 93 ans, tu pourras toujours diriger mais jouer du piano sera devenu plus difficile. Alors pourquoi ne concentres-tu pas davantage sur lui tant que tu le peux». Et je crois qu’il n’a pas tort.

Auteur: Serge Martin
Source: Le Soir (mis en ligne le 22/09/014)
Informations: Palais des Beaux-Arts, dimanche 28 septembre à 15H. Réservations: 02 807 82 00 ou www.bozar.be

Placée sous le thème de la Culture, la 181ème séance académique de rentrée de l’Université libre de Bruxelles (ULB) s’est ouverte vendredi dès 16h45 dans l’amphithéâtre Henri Lafontaine.

Les insignes de docteurs honoris causa de l’ULB ont été remises au directeur du théâtre de la Monnaie Peter de Caluwe et au directeur du Palais des Beaux-arts Paul Dujardin en hommage à leur action culturelle et aux institutions qu’ils dirigent. Le recteur de l’ULB Didier Vivier justifie l’utilité de placer la Culture au centre du débat universitaire. « Si l’exploitation de l’homme par l’homme a caractérisé le 19ème siècle, si l’oppression politique du même par le même l’a en partie remplacée au 20ème siècle, il est probable que le 21ème siècle aura à réfléchir sur l’imposition mentale du groupe sur la personne. » Par ce choix thématique, il vise à alerter sur la prévalence au niveau national comme européen des choix économiques sur les réponses sociétales proposées par la culture, la recherche et l’enseignement. « Il y a contradiction entre la richesse culturelle de l’histoire en Europe et la construction européenne basée sur l’économie », a-t-il encore déclaré.

Peter de Caluwe plaide pour qu’éducation et culture reprenne leur place afin de former un socle sociétal sain. « Nous sommes les deux seuls secteurs pour lesquels on continue à parler de subventions, alors qu’il s’agit d’investissements qui enrichissent les gens en leur donnant matière à réfléchir. Je suis convaincu que pour sortir des conflits contemporains, ce changement de mentalité est nécessaire. »

Auteur: Agence Belga
Source: La Libre (mis en ligne le 19/09/2014) 

A Bruxelles, le réseau de métro est une véritable galerie d’art souterraine. Des fresques, des photographies et des sculptures embellissent chaque jour les trajets des navetteurs. Petite visite dans les coulisses artistiques du métro bruxellois.

Metro. Boulot. Dodo. Septembre marque le retour au quotidien. Les métros, plus fréquents, vont se voir envahis par une foule de petites vies actives qui se croisent, sans finalement se connaître. Chaque navetteur va reprendre ses habitudes. Et chacun va observer du coin de l’œil, amusé ou agacé, son voisin qui a repris les mêmes habitudes que lui. Les voyages vont se suivre et, en apparence, se ressembler. Quoique… en ouvrant davantage les yeux, on pourra se surprendre en remarquant que l’art est omniprésent dans le métro. Car on l’ignore trop souvent, mais Bruxelles a ceci d’exceptionnel qu’il est possible d’admirer dans ses stations de métro des œuvres d’art. Seules les villes de Stockholm, de Montréal et de Bruxelles ont la chance de posséder un réseau de métro aussi artistiquement précieux.

La capitale belge compte 69 stations et 80 œuvres d’art. Lors de la construction du métro dans les années 60, ces sculptures, photographies et peintures avaient pour vocation de donner un visage humain au réseau souterrain. C’est chose faite, et aujourd’hui, ces œuvres constituent l’âme du métro. En s’immisçant dans les coulisses artistiques de la Stib, on y découvre toute la belgitude dont témoignent les transports en commun bruxellois. Les artistes, majoritairement belges, expriment chacun à leur façon la Belgique. L’art véhicule la culture belge (Tintin et la bande dessinée à Stockel). Il reflète la multiculturalité de Bruxelles (portraits photographiques à Demey) et enseigne l’histoire de notre plat pays (Stuyvenbergh et ses statues de la famille royale). Mais avant toute chose, l’art invite chaque usager à vivre autrement ses trajets de métro. À bon entendeur, salut !
STUYVENBERGH


Qui ne s’est jamais interrogé sur l’identité des 25 statues qui trônent le long des rames de métro à Stuyvenbergh ? La réponse commence par l’explication du lieu. Le château du Stuyvenbergh est le dernier lieu de résidence de la reine Élisabeth. Cette dernière est donc représentée à plusieurs reprises, entourée de toutes les personnes qu’elle a aimées. On y voit certains membres de la famille royale, mais aussi Albert Einstein, le poète Emile Verhaeren, le médecin Jules Bordet ou encore le violoniste Eugène Ysaÿe.

 

HEYSEL


Cette station est sans nul doute celle où il y a le plus d’informations à analyser. Avec “Le Heysel, reflet du monde au XXe siècle (et XXIe)”, Jean-François Octave aborde tous les sujets qui touchent ou ont touché de près ou de loin le Heysel et les expositions universelles de 1935 et 1958. La suite d’images, sur cette fresque de 98 mètres, retrace la vie du site en évoquant des paroles-clés, des dates-clés, des images-clés (l’échelle de Batibouw, le panier de fruits pour le salon de l’alimentation, l’ampoule Philips inventée en 1958) et des personnages célèbres qui sont passés par là (la ballerine Margot Fonteyn, le sportif Carl Lewis, Charlie Chaplin, Walt Disney, Jean Cocteau…).

 

CLEMENCEAU


Quand on passe ou quand on s’arrête à Clemenceau, on est à mille lieues de penser qu’on est dans les sous-sols de Bruxelles. Le paysage peint de façon simpliste nous fait voyager dans un lieu où il ferait bon vivre, mais dont la géographie n’est pas précisée. “Promenade” de Joseph Willaert suscite la nostalgie chez les plus âgés et la curiosité chez les plus jeunes. En 1993, avec cette peinture à l’huile, l’artiste a voulu stigmatiser le fossé qui s’installait entre deux générations qui ne partageaient plus les mêmes valeurs, à cause de l’importance croissante de la société de consommation urbanisée.

 

THIEFFRY


Avant de descendre sur le quai de cette station, une sculpture de bronze et d’acier accueille les navetteurs. Elle représente, d’après son auteur Félix Roulin, l’oppression de la société. Quand on y jette un œil plus attentif, on voit des corps contorsionnés à l’intérieur des colonnes. Cette œuvre a été installée expressément en plein milieu du passage pour être en contact direct avec les passagers. En bas, c’est un tout autre spectacle qui est proposé avec un jeu de miroirs qui réfléchissent la lumière. Avec la fresque de Folon à Montgomery, Thieffry est la seule station à évoquer aussi clairement le soleil.

 

HANKAR


Impossible de passer à côté de l’œuvre d’art de cette station. Et pour cause, Roger Somville, l’artiste belge à la base de cette gigantesque fresque, a déclaré : “Je préfère déranger que plaire.” L’œuvre, appelée “Notre temps”, illustre l’époque à laquelle elle a été peinte (1976). Elle a été réalisée directement sur le mur avec six de ses élèves durant les semaines qui précédèrent l’ouverture du métro. On y saisit la lutte des hommes et du monde du travail pour une société de justice économique et sociale.

 

JOSÉPHINE-CHARLOTTE


Si l’on devait qualifier cette station, l’adjectif “poétique” serait bien à propos. L’artiste Serge Vandercam, passionné du lien entre l’art et le langage plastique, ainsi qu’entre le langage visuel et la poésie, s’est inspiré des poèmes de Joseph Noiret pour son œuvre. “La fleur unique ou Les oiseaux émerveillés”, en bois peint, représente des oiseaux savourant leur liberté et une fleur géante qui éclot. Une œuvre qui figure sans nul doute le surréalisme belge.

 

MONTGOMERY


Si l’on n’emprunte pas l’escalator central, on ne la voit pas ! Et pourtant, à Montgomery, c’est une gigantesque fresque du peintre belge Jean-Michel Folon qui est réalisée sur les 150 mètres carrés de murs en béton. Pour l’anecdote, l’artiste est venu sur place sans réelle inspiration, lorsque, soudain, un rayon de soleil a pénétré un trou du plafond. Comme la lumière est rare dans le métro, Folon a voulu la représenter, en peignant un soleil rayonnant sur une ville magique et colorée (“Magic City”). Il met ainsi un peu de couleur dans la pénombre du réseau souterrain.

 

MERODE


Cela vous est sûrement arrivé, en attendant le métro à Merode, d’essayer de comprendre la logique des petits carreaux de céramique colorés qui couvrent les murs de la station sur cent mètres. Inutile ! La complexité visuelle des carrelages de cinq couleurs différentes ne suit aucune régularité, mais tente d’exprimer la vitesse d’arrivée et de départ du métro. Un étage plus haut (voir ci-dessus), c’est une peinture plus figurative qui est exposée. “Ensor : Vive la Sociale” de Roger Raveel fait référence aux artistes Jan van Eyck (Adam et Eve dans “L’Agneau mystique”) et James Ensor (“La Joyeuse Entrée du Christ à Bruxelles”) et se présente comme une œuvre à portée sociale.

 

MAELBEEK


Sur les grands panneaux blancs de la station, la signature de l’artiste est ostensible : Benoît. Le reste frappe aussi pas sa simplicité. L’œuvre, réalisée en 2002, représente une série de portraits anonymes. Son concepteur, Benoît van Innis, a ainsi voulu souligner le caractère anonyme des usagers du métro qui attendent que leur moyen de transport arrive et les transporte jusqu’à la prochaine station.

 

Visite (auto-)guidée 

On ne peut plus le nier, le patrimoine artistique des stations de métro bruxelloises est précieux. Il ne reste désormais plus qu’à visiter cette gigantesque galerie d’art souterraine pour en percer les moindres secrets. Des visites des stations sont organisées. C’est le cas, par exemple, de CAP-ERIA (www.cap-eria.eu) qui planifie de temps à autre des visites sur cette thématique. L’autre possibilité reste évidemment de se balader de station en station, tout en consultant le document mis à disposition gratuitement par la Stib sur Internet, “L’art à Bruxelles passe aussi par le métro”.
Auteur: Lauranne Garitte / Reportage photo: Jean-Christophe Guillaume
Source: La Libre (mis en ligne le 31/08/2014)