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Pour ne pas heurter la sensibilité du public, par mesure de sécurité ou pour éviter de raviver les tensions… Des producteurs, directeurs, élus ou mêmes artistes tentent de se justifier après avoir censuré des œuvres d’art ces dernières semaines. Des mesures de précaution qui font de ces œuvres des victimes collatérales des attentats à Charlie Hebdo. Passage en revue.

CARNAVAL CHAMBOULÉ

Il n’y aura finalement pas de char Charlie Hebdo au carnaval de Cologne, le plus célèbre d’Allemagne. Les organisateurs l’ont annoncé ce jeudi : «Nous souhaitons que tous ceux qui viennent […] vivent un carnaval joyeux, libres et sans préoccupations.» Aucune menace ne pesait sur l’événement mais quelques citoyens avaient fait part de leurs inquiétudes. Ce char avait pourtant été prévu en hommage… à la liberté d’expression.

AFFICHES RETOQUÉES

«On ne peut pas rire de tout» : le nouveau spectacle de Patrick Timsit à Paris n’a jamais si bien porté son nom. L’affiche de sa représentation au théâtre du Rond-Point a été refusée le 12 janvier par le groupe JCDecaux parce qu’on y voyait l’humoriste enlacer une bombe. Cela n’a pas amusé le publicitaire qui a préféré la modifier «pour ne pas heurter la sensibilité des personnes après les attentats».

Autre affiche abandonnée : celle représentant une femme voilée avec une larme de sang sur le visage. Elle devait être placardée sur les colonnes Morris et dans les couloirs du métro parisien pour la pièce de théâtre Lapidée. Ce spectacle sur la lapidation des femmes au Yémen a aussi été annulé : il n’a été joué que trois fois sur les trente représentations prévues au départ au petit Ciné 13 à Paris. «La préfecture de police, contactée par un membre de la production, nous a dit que, dans les circonstances, l’affichage pourrait être considéré comme une provocation, a expliqué le producteur de la pièce, Claude Telliez. Comme il ne s’agit pas d’un lieu public, nous ne pouvions pas être protégés dans le cadre de Vigipirate, et nous devions recourir à une société de sécurité privée : c’est possible pour trois représentations mais pas pour trente. Il ne s’agit pas d’autocensure, il s’agit de responsabilité.» L’équipe a donc décidé de jouer en juillet au festival «off» d’Avignon avant de reprendre la pièce début 2016 à Paris, selon la Tribune de Genève.

FILMS DÉPROGRAMMÉS

On ne sait jamais. Un film sur le terrorisme, ça peut donner des idées. Nommé aux oscars et aux césars, Timbuktu, le long-métrage franco-mauritanien d’Abderrahmane Sissako, a aussi fait parler de lui après avoir été déprogrammé plusieurs fois en France et en Belgique. «Il faut éviter que des jeunes prennent des jihadistes comme modèles», s’est justifié le maire UMP de Villers-sur-Marne (Val-de-Marne) après avoir annulé sa projection du cinéma municipal. Jacques-Alain Bénisti aurait même déclaré que Timbuktu faisait «l’apologie du terrorisme» avant de démentir l’information.

Face aux critiques, l’édile a finalement repoussé la programmation à plus tard mais la polémique ne s’arrête pas là. Le film, qui dénonce la terreur menée par les islamistes à Tombouctou, au nord du Mali, va même précipiter, pour un temps seulement, l’annulation du festival Ramdam de Tournai en Belgique «en raison de menaces terroristes», selon les autorités. Une autre œuvre représentait aussi une cible potentielle pour le festival : celle d’un documentaire, Essence of Terror. Quelques jours plus tard, Timbuktu est encore annulé en Belgique dans un ciné-cocktail de Louvain-la-Neuve, comme le rapporte Le Soir. Une décision prise par la direction du cinéma et l’Association des habitants de la ville. Il n’y avait cette fois-ci pourtant eu aucune menace : «La décision est de notre seul ressort, même si nous la regrettons», ont-ils expliqué.

Même sort réservé au film L’Apôtre de Cheyenne Carron qui raconte la conversion d’un jeune musulman au catholicisme. Sa projection a été annulée le 15 janvier dans un cinéma de Nantes. «La Direction générale de la sécurité intérieure nous a vivement conseillé d’annuler notre soirée devant les risques d’attentats, avance la Fédération des associations familiales catholiques de Loire-Atlantique, cette projection pouvant être perçue comme une provocation par la communauté musulmane.»

EXPOS ANNULÉES

Le 22 janvier, le Musée Hergé de Louvain-la-Neuve, en Belgique, décide aussi d’annuler «pour des raisons de sécurité» une exposition temporaire sur «la caricature», en hommage à Charlie Hebdo. La décision a été prise après le coup de filet effectué le 15 janvier dans les milieux jihadistes pour déjouer un attentat contre des policiers.

Qelques jours plus tard, une œuvre représentant des paires d’escarpins posées sur des tapis de prière musulmans est retirée de l’exposition Femina à Clichy-la-Garenne (Hauts-de-Seine). Une décision prise par l’artiste elle-même et par les commissaires de l’exposition, par mesure de précaution. La Fédération des associations musulmanes de Clichy avait en effet envoyé un message à la mairie pour dire son inquiétude de voir exposée une œuvre sur la prière, l’un des cinq piliers de l’islam, et se déresponsabiliser par avance de tout incident pouvant survenir. Ce mercredi, la direction est finalement revenue sur cette décision après avoir convaincu le maire de mettre en place un dispositif de sécurité et des prises de parole sous forme de dialogues avec les citoyens.

Si certains musées ont décidé de s’autocensurer, d’autres préfèrent jouer la carte de la discrétion pour éviter les ennuis. The Observer, journal du dimanche britannique associé au Guardian, a révelé, le 25 janvier dernier, la tromperie des responsables du musée Victoria & Albert Museum à Londres. Ces derniers avaient assuré à des historiens de l’art et des religions, qui enquêtaient là-dessus, ne posséder aucune image représentant le prophète Mahomet dans leurs collections. Mais un spécialiste américain a trouvé la trace d’un poster iranien représentant le prophète dans leur catalogue numérique. Une image qui a subitement disparu de la base de données accessible en ligne. Selon le musée, l’image a été retirée du catalogue pour des raisons de sécurité : «Malheureusement, nous avons eu tort de dire qu’il n’y avait pas d’œuvre montrant le prophète Mahomet dans les collections du V & A.» L’image reste conservée dans les collections, mais n’est pas exposée. De son côté, The Observer glisse le poster en question dans son article mais préfère prévenir en gras au début de son texte : «Attention, cet article contient l’image du prophète Mahomet, qui pourrait offenser certaines personnes.»

Enfin, à Welkenraedt, en Belgique, une exposition qui prévoyait un panneau consacré à Charlie Hebdo, a également été censurée. Elle était pourtant consacrée à… la censure. Selon le site de la RTBF, la direction a préféré la retirer par crainte, là encore, d’un acte isolé.

Auteur: Cécile Bourgneuf
Source: Libération (mis en ligne le 29/01/2015)

Intervenants et spectateurs ont mis en avant l’importance des liens entre éducation et culture. Ils appellent à plus de diversité et insistent pour replacer le créateur au centre des institutions.

La grande salle du Théâtre National (750 places) est remplie ce lundi après-midi. Artistes, directeurs d’institutions, médiateurs et autre travailleurs du monde culturel se sont déplacés pour entendre la nouvelle ministre de la culture. Pendant deux heures, il s’agira de « bouger les lignes », titre de ce grand rassemblement orchestré par Joëlle Milquet. « Vaste opération de communication », grognent certains même s’ils sont venus pour ne rien louper.

Sur un écran, défilent les témoignages de personnalités. Jean-Luc Fonck, Charlie Dupont, Saule, Alain Berenboom, la plupart traduisent le malaise ressenti par leur secteur après les coupes budgétaires. « Sans culture le débat va mourir », « On ne peut pas demander à la culture d’être rentable », « Il faut encourager la jeunesse  »…

Les lumières s’éteignent. « Ah, le spectacle commence », lance une spectatrice. La chanteuse Mélanie De Biasio, le metteur en scène Fabrice Murgia, l’auteur et éditeur Benoît Peeters, le designer Charles Kaisin et le réalisateur Nabil Ben Yadir vont débattre sur scène de l’avenir de la culture. « Pour moi, le plus important est de rendre la création aux créateurs », souligne Mélanie De Biasio. Les quatre autres intervenants acquiescent. Fabrice Murgia ajoute : « Replaçons l’artiste au centre des institutions culturelles. La culture est une vitrine de nos valeurs à l’étranger. Il faut donc accompagner les artistes et leur permettre de se développer avec les outils de demain. »

L’accessibilité à la culture tenait à cœur à Nabil Ben Yadir.

Nabil Ben Yadir

Nabil Ben Yadir

« La première fois que je suis allé au théâtre, j’avais 23 ans. Il faut aller beaucoup plus profond, vers les gens. Non, la culture n’est pas ouverte à tout le monde. Pourtant, c’est elle qui peut servir à créer des ponts entre les communautés, à ouvrir des portes. J’appelle à plus de diversité. »

Fabrice Murgia

Fabrice Murgia

Face à Charles Kaisin qui veut favoriser le mécénat, Fabrice Murgia rappelle l’importance des subsides.« J’ose vous dire que ça craint quand même, on est en train d’assister à la disparition du baroque dans notre Opéra national et c’est dramatique ! » « Sans oublier la danse », lance quelqu’un dans la salle.

L’urgence pour Benoît Peeters,

Benoît Peeters

Benoît Peeters

« c’est de ne pas utiliser un mot comme si c’était le seul avenir possible, je parle du numérique. À côté, il y a des expos dans les musées, des livres, des spectacles, de la culture vivante ! Le numérique n’est jamais qu’un tuyau et ça ne sert à rien d’améliorer des tuyaux ».

Coïncidence ? Les innovations artistiques présentées ensuite dans un bref diaporama de cinq fois 400 secondes s’inscrivent presque toutes dans le cadre du numérique. Arrive enfin le discours tant attendu de la ministre (lire ci-contre). Les rangs sont déjà plus clairsemés.

Après son intervention, des applaudissements polis retentissent. Le rappeur Pitcho retient surtout le lien fait entre culture et éducation. « Un thème abordé plus concrètement par les artistes sur scène que par la ministre. » Jamal Youssfi, le directeur de la Compagnie des Nouveaux disparus, salue l’initiative du rassemblement. « C’est très bien de nous expliquer sa vision pour qu’on puisse réagir dès le début de son mandat. En tant qu’artiste, je trouve que très concrètement le travail doit être fait dès demain sur le terrain. Elle doit profiter de ses deux casquettes (N.D.L.R : Joëlle Milquet est aussi ministre de l’Education en Fédération Wallonie-Bruxelles). Donnons aux élèves un bouquin, une pièce, un instrument de musique maintenant. J’espère que tout ça ne restera pas qu’un discours. »

Afin de poursuivre la discussion, la ministre a ouvert le site www.tracernospolitiquesculturelles.be. À partir du 27 février, chacun peut y déposer ces propositions autour de 5 pôles.

Auteur: Flavie Gauthier
Source: Le Soir (mis en ligne le 20/01/2015)

Le moment était très attendu par le monde culturel francophone, surtout dans le contexte de grosses difficultés budgétaires pour tout le secteur culturel. Jusqu’ici, la ministre s’était faite fort discrète, sans rien dévoiler de son programme, avec simplement une grande interview générale sur la culture dans nos colonnes (le 23 septembre) et puis l’annonce « rassurante » qu’il n’y aurait que 1 % de diminution des subsides en 2015.

Le monde culturel est inquiet, il a peur pour son avenir. Avant les élections, il disait qu’un refinancement était indispensable après quelques années de non-indexations. Or, il a eu une baisse, mais la « chance » de Joëlle Milquet est qu’ailleurs c’est encore pire et que le monde culturel francophone le sait : – 7 % pour la culture en Flandre, et parfois – 20 % pour la culture au fédéral.

Large concertation

Joëlle Milquet, ministre de l’Education et de la Culture, a donc exposé lundi après-midi devant une salle du Théâtre National, à Bruxelles, archicomble, ce qu’elle annonce comme « les grandes lignes de la politique culturelle de la législature » . Le titre choisi de cet après-midi de « première » rencontre était « Bouger les lignes : tracer nos politiques culturelles pour le XXIe siècle ».

Un très long discours de plus d’une heure, avec des belles envolées généreuses et novatrices pour réinventer « une culture du XXIe siècle, pour un public du XXIe siècle », avec des idées en masse, parfois floues, parfois précises, mais rien encore de concret à ce stade. Aucun chiffre n’a été donné, ni aucune décision annoncée.

Le seul point vraiment concret est le lancement d’une concertation avec le secteur culturel, mais sous une forme encore à définir précisément et avec un délai encore à préciser. Dans l’interview qu’elle nous avait accordée en septembre, elle parlait de décisions pour Pâques 2016. Mais, lundi, elle n’a plus cité d’échéance. Ce processus débutera le 27 février, « sera ouvert à tous ceux qui veulent y participer » et sera structuré autour « de cinq grandes coupoles de discussions » qui sont les cinq axes de sa politique future telle qu’elle les a développés. Les détails de cette concertation seront dès lundi prochain sur le site www.tracernospolitiquesculturelles.be.

Un processus de participation afin de préparer les choix qui devront être faits, mais aussi une manière sans doute de gagner du temps dans un moment où les contraintes budgétaires briment quasi toutes les initiatives possibles. Fadila Laanan avait fait la même chose en lançant au début de son mandat les états généraux de la culture.

Les cinq grands axes

1. « Remettre le curseur sur les artistes » , et en particulier, les artistes belges francophones. Joëlle Milquet a lancé de multiples pistes : créer des lieux d’expérimentation (« comme le plan K jadis » ), créer « desensembliers » qui aideraient les artistes dans leurs démarches (type « Guichet des arts »), créer « des pépinières créatives comme la « Belle de mai » à Marseille » , proposer des formations continues aux artistes, imposer une part artistique dans les futurs contrats-programmes qui oblige à « mieux soutenir nos artistes » , agir avec le fédéral pour le statut des artistes, promouvoir mieux nos artistes à l’étranger, « soutenir des petits lieux où des artistes pourraient se produire une première fois », etc.

2. L’alliance culture-école. Un point « fondamental » . « Penser un plan culturel par école avec un référent culturel et inversement, un plan école dans chaque institution avec un référent école. » Amener des artistes dans les écoles, organiser des résidences d’artistes, etc.

3. Elaborer « une stratégie numérique culturelle francophone », définir avec les acteurs culturels l’offre du XXIe siècle liée entre autres à la révolution numérique. Créer une coupole qui identifiera les nouvelles possibilités amenées par la révolution numérique, aider les contenus innovants numériques, faire un festival du numérique, etc.

4. Une  » nouvelle politique de démocratisation culturelle ».

5Une « nouvelle gouvernance des politiques culturelles ». Joëlle Milquet, comme dans l’interview qu’elle nous avait accordée, parle de décloisonner, d’éviter les saupoudrages, de revoir les instances d’avis actuelles pour « en avoir peut-être moins, plus indépendantes, plus féminines aussi » .

Les choix douloureux

Ce lundi, Joëlle Milquet a donc balisé les chantiers d’avenir, dans le même axe général que celui qu’elle nous avait déjà donné en septembre et dans le même esprit que le plan culturel que la ministre française de la Culture, Fleur Pellerin, avait donné à son entrée en fonction.

Mais elle était d’abord attendue sur des questions très concrètes qui n’ont pas reçu de réponses. C’était trop tôt. Beaucoup d’institutions, d’artistes, sont à la corde, à force de geler les indexations ou de diminuer, comme cette année, les subsides.

Les choix

Alors, quelles perspectives budgétaires ? Les indicateurs macroéconomiques sont défavorables pour le prochain contrôle budgétaire. Joëlle Milquet l’a admis : « Il ne faut pas attendre de manne budgétaire sous cette législature. » On cherchera bien toutes les pistes alternatives (tax shelter étendu, appel au privé, crowdfunfing, appel aux dons, etc.), mais cela ne comblera pas les manques.

On ne pourra donc pas éviter la question : comment économiser intelligemment ? Comment arrêter le saupoudrage dans lequel on est depuis si longtemps ? Comment oser des choix intelligents, forts, mais douloureux qui seuls redonneront de l’air à nos artistes et institutions ? Quelles sont les priorités absolues ? Le millefeuille des politiques culturelles doit être revu, mais pour faire cela, il faut écouter, consulter (ce que Milquet annonce) puis décider.

Osera-t-on, par exemple, toucher à certaines « vaches sacrées politiques » dans l’éducation permanente ou à des lieux subventionnés qui ne répondent plus à des besoins ou ne font plus grand-chose ?

Les défis

Un premier test difficile sera celui du renouvellement cette année de tous les contrats-programmes en théâtre. Les demandes excédant très largement les moyens.

Autre défi : on a investi dans de nouvelles infrastructures (Théâtre national, Théâtre de Liège, demain, le BPS 22, les nouveaux lieux à Mons, etc.) mais sans toujours prévoir les moyens de fonctionnement suffisants.

Lundi, Joëlle Milquet n’a pas répondu à cela mais a surtout annoncé une méthodologie de réflexion et de concertation.

Une autre thématique est devenue essentielle : l’inclusion culturelle, amener un public plus large à venir à la culture et à l’art et y voir la représentation de notre société. Les derniers attentats ont montré la nécessité d’élargir la culture à ces zones délaissées. Une ministre ne doit pas être seulement la ministre des artistes mais aussi celle des publics. Et la culture à l’école devient un enjeu essentiel.

Enfin, les pistes de concertation ne sont pas sans ambiguïté. Mettre l’accent sur nos artistes ne doit pas faire oublier le rôle des gens autour des artistes et qui ne sont pas artistes : Gérard Mortier ou Vincent Baudriller à Avignon ont été formidables au bénéfice des artistes. Il ne faudrait pas non plus fermer la porte aux artistes et spectacles venus de l’étranger. Quant au numérique, il est partout, mais comme le disait Benoît Peeters ce lundi, il n’est souvent que le tuyau, le problème de la culture reste d’abord le contenu.

Auteur: Guy Duplat
Source: La Libre (mis en ligne le 20/01/2015)