La culture, le Best of Belgium ? Elle fait en tout cas résolument la preuve qu’on peut franchir la frontière linguistique, mélanger les langues et les identités, sans perdre son âme ou son histoire. Pas un jour ne passe désormais sans qu’une initiative flamande ou francophone, ne vienne le concrétiser. Le constat est là : au fur et à mesure durant ces dernières années où le pays se détricotait politiquement, la culture n’a eu de cesse de s’affirmer en tant que point de rencontre de la Flandre et des francophones.

Le geste le plus fort vient d’être posé par les directeurs du Théâtre National et du KVS, Jean-Louis Colinet et Jan Goossens, voisins en terres bruxelloises. Ils proposent pour leur dernière saison à la tête de leurs institutions, une programmation commune. Vous avez bien compris : ces deux scènes, flamande et francophone, vont proposer un seul et unique programme, sous-titré, bilingue. Il paraît loin le temps où l’on interdisait les Explorations du Monde en français à Gand ou celui où aucun Wallon n’entendait un mot en néerlandais sur la scène de ses théâtres. De plus, il n’est pas question de montrer des « classiques », mais de présenter les créations et des artistes contemporains de chacune des communautés, ensemble ou séparés.

Rien de politique dans tout cela. La volonté et l’envie, visiblement irrépressibles, sont venues des artistes et des hommes et femmes de culture, du nord comme du sud du pays. Ce sont les fondateurs du KunstenFestivaldesArts qui ont imposé un festival d’avant-garde bilingue, il y a 20 ans exactement, à Bruxelles ; ou les créateurs dePassa Porta , maison de littérature « mixte ». Ou le duo Colinet-Goossens : leurToernee capitale 2015-2016 est le fruit des Toernee générale qu’ils ont osées il y a 10 ans. Car à l’époque, les deux hommes ont franchi une frontière mais surtout brisé un tabou. Ils ont depuis donné le goût à tant d’autres d’en faire autant. Aujourd’hui, des pièces francophones sont jouées au Burla d’Anvers, les jeunes metteurs en scène francophones, comme Fabrice Murgia, créent des pièces coproduites par des théâtres des deux communautés, avec des musiciens et des acteurs flamands. On ose tout désormais, même le spectacle bilingue, comme le Raymond de De Pauwe/Gunzig, ou le tout récent Passions humaines créé à Mons par des acteurs flamands et francophones.

Le politique n’est pour rien dans cette « Belgique, non peut-être » labourée par la culture. Mais il n’a pas pu résister à la pression des artistes, signant après 30 ans de refus, un accord culturel entre les deux communautés. Un passage à l’acte tardif mais très volontariste : le duo Milquet-Gatz reprend le flambeau de Laanan-Schauvliege en annonçant un premier projet concret commun (un festival des arts numériques à l’automne) et une dotation récurrente de 200.000 euros. Hier, l’AB fêtait ses 35 ans d’existence sous propriété flamande, au son de deux groupes, flamand et francophone, sous le slogan de « Best of Belgium ». Y’en a un peu plus, je vous le mets quand même ?

Auteur: Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef
Source: Le Soir (mis en ligne le 12/05/2015)