Dans un mois s’ouvre, au Cinquantenaire, une grande rétrospective de ce géant de l’Art nouveau et ensuite du modernisme. Il fut peintre, architecte, créateur de meubles, d’orfèvrerie, de reliures, de robes, enseignant et fondateur de La Cambre. Un rival d’Horta, plus célèbre à l’étranger que chez nous.

En Belgique, une des grandes expositions de la rentrée sera celle consacrée à Henry van de Velde au musée du Cinquantenaire, à Bruxelles, à partir du 13 septembre. Avec plus de 500 objets, ce sera un magnifique hommage pour le 150e anniversaire de la naissance de ce créateur prolifique. Henry van de Velde eut une vie très longue et extraordinairement active et créative jusqu’au bout. Né à Anvers le 3 avril 1863, il vécut jusqu’en 1957, à 94 ans, et mourut à Oberägeri en Suisse, amer du comportement de la Belgique à son égard.

Il fut un peintre très doué, un architecte fort demandé, un créateur d’objets décoratifs, on dirait aujourd’hui un « designer » (argenterie, porcelaine, robes, meubles, reliures, etc.), un décorateur d’intérieur et un enseignant mythique créateur de l’école de Weimar qui devint le Bauhaus, et ensuite de l’école de La Cambre.

Curieusement, il n’y avait encore jamais eu de rétrospective van de Velde à Bruxelles. Les Belges connaissent tous Horta mais peu van de Velde, alors qu’à l’étranger, en Allemagne et en Hollande, en particulier, van de Velde est un géant et Horta, un quasi inconnu. Horta qui se brouilla avec van de Velde, concurrent potentiel, et s’opposa même un moment à son retour en Belgique.

Un autodidacte

Werner Adriaenssens, conservateur des arts décoratifs du XXe siècle au musée du Cinquantenaire, professeur à la VUB, est le commissaire de cette expo et est à la base du beau livre édité à cette occasion. Il a pu obtenir de nombreux prêts, y compris d’un collectionneur allemand tellement fan des objets créés par van de Velde qu’il en a 2 000 ! La scénographie de l’expo sera à dominante blanche, comme la couleur des meubles de van de Velde, avec des bandes de couleur fuchsia. Au centre, une grande table sera dressée pour dix couverts avec, comme vaisselle et meubles, les créations de van de Velde. Comme pour accueillir ses amis intellectuels et artistes.

Nous avons parcouru la carrière de van de Velde avec Werner Adriaenssens.

Henry van de Velde est né à Anvers et fit des études de peinture à l’Académie. Il fut donc un architecte autodidacte, ce qu’Horta lui reprocha d’ailleurs. Il fut un brillant peintre mais, comme toujours, chez lui, tout était réfléchi, trop réfléchi. C’était un homme qui commençait par créer un cadre, une thèse, un concept, que ce soit pour peindre, pour construire une maison ou pour dessiner un cure-dent. Quand on découvrait le pointillisme, il devint brillant pointilliste. Découvrant Van Gogh, il opta pour la ligne. Il arrêta alors définitivement la peinture en 1893, à 30 ans (sauf pour le portrait au pastel qu’on verra à l’expo d’un ami en 1900). Il voulait se dégager de ce poids. Significativement, c’est à l’école de Weimar qu’il créera et qu’il anticipera le Bauhaus, il ne donnait pas de cours d’histoire de l’art à ses étudiants car il y voyait une contrainte à leur créativité.

Socialement engagé

De plus, Henry van de Velde était socialement engagé, proche du mouvement anglais Arts and Crafts, et ne voyait pas comment la peinture pouvait aider la société. L’art social, disait-il, n’est qu’une illusion pour les riches. Son épouse Maria Sèthe, dont Theo Van Rysselberghe fit un magnifique portrait, joua un rôle important à ses côtés. Elle était musicienne brillante comme ses deux sœurs, venait d’une riche famille d’industriels allemands du textile et connaissait les langues, traduisait l’anglais et l’allemand pour son mari (il parlait et écrivait en français).

Ils fréquentaient les intellectuels et artistes de l’époque, achetaient Toulouse-Lautrec, Finch, Signac ou Gauguin.

Abandonnant la peinture, van de Velde se lança dans les arts décoratifs et l’architecture avec la construction en 1896 de sa première maison bruxelloise, conçue comme une œuvre d’art totale, le « Bloemenwerf » à Uccle (en vente aujourd’hui pour 2,45 millions d’euros). Sa salle à manger sera montrée à l’expo, en combinaison avec les œuvres d’artistes faisant partie de son cercle.

Henry van de Velde est un grand nom de l’Art nouveau mais différent d’Horta. Chez lui, l’ornementation est à sa « juste » place, « la forme suit la fonction » , disait-il, « la fonction engendre la forme » , une forme toujours plus épurée avec le temps, « une ligne est une force » , une phrase qui éclaire sa carrière. L’ornementation doit être abstraite.

Comme le dit Werner Adriaenssens, si Guimard, en France, pastiche la fleur, Horta n’en utilise que la tige et van de Velde, lui, ne pastiche plus rien et ne voit plus que des lignes abstraites annonçant le modernisme à venir. La dynamique de la ligne définit de la même manière le patron d’une étoffe, un papier peint, les sections de façade d’une maison ou la construction d’un meuble.

Il crée son atelier pour les meubles et les objets décoratifs mais van de Velde fut piètre homme d’affaires et, vite, ses affaires périclitèrent. Il partit à Berlin en 1900.

Pourquoi l’Allemagne, où il deviendra une sommité ? Parce qu’à l’époque, l’Allemagne était le plus « américanisé » des pays européens, avec une grande volonté de modernité. Wolfers, par exemple, exportait 90 % de sa production d’argenterie vers l’Allemagne. Les plus grands collectionneurs de l’art contemporain de l’époque étaient allemands, au moment où la France et la Belgique étaient plus conservateurs.

En 1902, grâce son ami Harry Kessler, il se fixe à Weimar à la demande du Grand-duc de Saxe-Weimar-Eisenach qui compte sur van de Velde pour redonner à la ville de Goethe et de Liszt, un nouveau prestige. Le Grand-duc le charge de « réveiller » les arts décoratifs. Et van de Velde va sillonner la région en relançant la céramique, la vannerie (il dessine des meubles en rotin qui firent fureur à Berlin), la tapisserie, etc. En 1907, il crée l’école de Weimar qui se transformera en 1919 en Bauhaus sous la direction de Walter Gropius, un homme proposé par van de Velde. Pendant la Première Guerre mondiale, il part en Suisse et rêve d’y installer une colonie d’artistes. Toujours débordant d’activités. En 1919, il est invité aux Pays-Bas par Helene Kröller-Müller et y construira finalement, à Otterlo, le magnifique musée qu’on connaît encore aujourd’hui, au milieu des dunes. Helene Kröller-Müller avait déjà sollicité des architectes mais sans être satisfaite, et c’est l’architecte hollandais Berlage qui lui donna le nom de van de Velde. Sa force fut d’imaginer un musée au service des œuvres. Il conseilla aussi Helene Kröller-Müller dans l’achat d’œuvres (comme un grand Seurat), souvent mises en vente par des Allemands pour payer les dettes de guerre. Van de Velde construira sa troisième maison, maison préfabriquée appelée « De Tente ». Après la « Bloemenwerf », « Hohe Pappeln » à Weimar en 1907 et avant « La nouvelle maison » à Tervuren en 1927.

L’appui de la Reine

Fin 1925, il rentra en Belgique non sans problème. On lui reprochait d’avoir été en Allemagne pendant la guerre. Victor Horta, avec qui il sera brouillé, s’opposait à son retour. Horta venait de réaliser le pavillon belge à l’expo des arts décoratifs de Paris en 1925 et ne voulait pas d’un concurrent. Ils se connaissaient. Horta, pour l’hôtel Tassel, avait acheté du papier chez van de Velde. Horta lui rendant un jour visite admira une chaise faite par van de Velde et lui dit que c’était « un chef-d’œuvre » . Van de Velde répondit : « C’est juste une chaise. » La fonction primait toujours ! Horta cherchait la beauté formelle, van de Velde celle de la fonction. Horta n’apprécia pas, plus tard, en 1933, que les chemins de fer confient à van de Velde le design des trains et gares alors que, lui, n’en finissait pas de se battre avec la gare Centrale.

Mais van de Velde avait un appui de poids avec la reine Elisabeth qui convainquit Albert Ier de faire revenir van de Velde pour qu’il fonde l’école de La Cambre, une école d’arts décoratifs à l’image du Bauhaus, qui devait former une nouvelle génération de créateurs et aider le renouveau économique de la Belgique. La reine Elisabeth restera fidèle à van de Velde. Celui-ci, lors de la Seconde Guerre mondiale, fit partie un moment de la commission de reconstruction de la Belgique, ce qui lui sera reproché. Mais, même blanchi, il en eut marre, son épouse était morte en 1943 et il repartit en Suisse. Mais avant son départ, la Reine vint le voir et déposa, sur son piano, un grand bouquet de roses blanches en signe d’amitié.

Son deuxième séjour belge avait été marqué par La Cambre où il nomma des « stars » comme professeurs : Akarova en danse, Eggerickx en architecture, Teirlinck en littérature et sa propre fille en mode. Il y développa un enseignement nouveau où les couleurs étaient centrales.

Si Gand a, de lui, sa « Boekentoren », sa bibliothèque universitaire, Bruxelles garde plusieurs de ses maisons, dont la maison Wolfers, qui fut habitée par les Stoclet et qui l’est aujourd’hui par le collectionneur Herman Daled, la maison Grégoire à Uccle et sa propre maison à Tervuren dont on dit qu’elle sera bientôt aussi à vendre.

Auteur: Guy Duplat
Source: La Libre (mis en ligne le 09/08/2013)