« Ce qui m’inquiéterait, c’est qu’on ne finance que François Pirette, au détriment de toute une série de créations intéressantes. »

Le directeur du musée de la photographie de Charleroi se montre acide à l’égard de la ministre de la Culture, dont les décisions sont « prises à l’emporte-pièce ». Il évoque aussi la difficile situation de Charleroi, ainsi que la survie des musées et leur rôle.

Fadila Laanan va quitter ses fonctions en mai prochain, après 10 années à la tête du ministère de la Culture. Vous lui attribuez un bilan plutôt positif ou négatif ?

Négatif ! Ses premières années ont été des années d’observation, avec les états généraux de la culture. Elle était servie par un chef de cabinet intelligent et qui, surtout, connaissait les domaines culturels. Son second mandat a montré toutes ses carences et surtout une désorganisation au niveau de son cabinet : un chef de cabinet incompétent et sectaire et, au fond, aucun membre qui ne connait véritablement la situation des musées. Les décisions de la ministre ont donc été prises à l’emporte-pièce. Ces quatre dernières années ne sont plus des années utiles. On a perdu quatre ans !

Vu la situation économique difficile, les subsides ont-ils été bien gérés ?

Si on prend les chiffres 2012, qui sont les plus complets, la culture ne représente que 3,1% du budget de la Communauté française. Et, dans cette enveloppe ‘culture’, la part réservée aux musées ne constitue que 4%. On peut, comme Mme Laanan le fait très bien, manipuler les chiffres ou plutôt les présenter d’une manière avantageuse, il n’en reste pas moins que la culture est sous-financée en CF. Et dire que les musées doivent faire des efforts et nous présenter comme des gens riches, c’est fallacieux. Ce secteur reste mal-aimé.

Une part de ces subsides va à une émission comme The Voice. Cela vous fâche ?

Bien entendu ! Mais Mme la ministre adore The Voice. Je suis assez inquiet quand on a une ministre qui semble préférer cela à toute une série de démarches culturelles qui existent depuis très longtemps, même bien avant sa naissance. C’est le type même d’émission qui peut parfaitement exister dans le privé. Si on court à l’audience et qu’on essaie de ressembler à RTL, c’est un choix… Comme directeur de musée et comme citoyen, je considère qu’il s’agit d’argent jeté ! C’est une nouvelle tendance avec ces ministres : nous vivons une culture de l’événementiel. Quand on crée un événement, on crée de l’argent. Mais le travail de fond des musées, qui se fait sur la durée, est balayé d’un revers de la main. Tout simplement parce que le cabinet Laanan ne le comprend pas…

Vous lui avez aussi reproché d’imposer la gratuité des musées les premiers dimanches du mois

Cela ne fonctionne pas ! Tout d’abord, parce que le public qu’elle prétendait toucher, les gens défavorisés, ne vient pas. Et les gens qui payaient à d’autres moments viennent maintenant le dimanche ! Ensuite, il existe un problème de médiation. Ce n’est pas parce que les gens viennent qu’ils ont compris quelque chose. Il faut avoir un service éducatif qui puisse expliquer les images. Résultat : nous perdons de l’argent, et cette perte va se répercuter sur la qualité de nos expositions. Je vais même devoir supprimer une période d’exposition ! C’est un déni démocratique car certains photographes ne pourront plus être présentés ! Voilà l’effet d’une mesure faite à l’emporte-pièce et sans doute, encore une fois, pour faire dans le clinquant et dans l’événementiel. C’est malheureusement le style de Mme Laanan.

Vous êtes très critique. Ne peut-on pas tout de même mettre à son actif le fait qu’elle ait pu garantir l’emploi dans le secteur ?

Je peux aussi nuancer son propos. 90% des emplois des musées ne sont pas payés par la CF mais par la Région wallonne et les autres pouvoirs subsidiants. Il ne faut donc pas s’attribuer ce que l’on n’a pas sauvé. En outre, quand il n’y a plus d’argent pour mener des projets, et qu’on ne garde le personnel que pour dire de garder le personnel, où est le projet de société ? Et qu’en est-il du respect de nos missions ?

Projetons-nous dans l’avenir. Puisque l’Etat n’a plus les moyens, craignez-vous que certains musées soient contraints de fermer ?

Tout à fait. C’est d’ailleurs peut-être ce que certaines personnes espèrent secrètement. A la CF, au niveau du Parlement et des attributions des ministres, il y a des tensions sous-régionalistes. Des personnes aimeraient que certains établissements décentralisés soient regroupés à Bruxelles ou dans des villes défendues par des mandataires importants au niveau fédéral.

Outre les subsides publics, existe-t-il des pistes de solution pour la survie des musées ?

Le privé : les donateurs et les sponsors. Nous en avons mais pas assez. Et, en Belgique, la culture est plutôt une culture d’Etat, et non de donateurs. Mais d’autres opérations pourraient rapporter aux musées. On n’a, par exemple, jamais étudié le tax shelter sur autre chose que le cinéma. Prenons un autre exemple : en 2011 et 2012, l’aide aux cultes a été de 480 millions d’euros. Je ne vois pas pourquoi l’Etat cotise pour les cultes alors que, comme citoyens, nous avons besoin de cet argent pour l’enseignement ou pour les musées. Quel est le choix de société que l’on veut ?

Est-ce que votre musée pâtit, en nombre de visiteurs, de son implantation à Charleroi ?

C’est clair que, dans une ville qui ne se trouve pas à Bruxelles, il faut se déplacer. Il n’empêche, ces musées décentralisés ont été, avec le temps, confortés dans leur position géographique. Et malgré que nous pâtissions de l’image de Charleroi, les visiteurs viennent. Nous devons encore travailler à l’accessibilité. Mais on est dans le dernier secteur où l’on peut faire un travail de fond, contrairement à The Voice. Bien entendu, je suis très heureux quand j’ai beaucoup de visiteurs dans le musée et déçu quand il n’y en a pas. Mais je vise avant tout la qualité des expositions. Le nombre de visiteurs n’est pas le but premier, sans quoi je ferais des expositions de femmes nues ou de joueurs de football…

Paul Magnette a annoncé en 2012 qu’il comptait redorer le blason de la ville grâce à la culture. Simple effet d’annonce ou ressentez-vous les premières retombées ?

Vu l’état dans lequel la ville se trouve, il est trop tôt pour le dire. Il y a des priorités à Charleroi et la culture et le musée ne sont qu’un point du refinancement. Je sais que Paul Magnette a mis au service ‘Culture’ une ou deux personnes dignes d’intérêt et qu’il a des projets. Parviendra-t-il a les mener ? Ses différentes fonctions, dont la présidence du PS, seront-elles un avantage ou un désavantage pour Charleroi ? Cela dépendra notamment des décisions prises par son parti, après les élections, sur son destin.

Financer un festival organisé par François Pirette, comme le fait Charleroi, est-ce une solution pour le rayonnement de la ville ?

Il ne faut pas opposer les formes de culture. Le fait que des gens vont se déplacer est intéressant. Ce qui m’inquiéterait, c’est qu’on ne finance que François Pirette, au détriment de toute une série de créations intéressantes. Une ville vit de tout cela, dont le divertissement.

La culture peut-elle réellement aider au développement d’une ville ?

A part l’aéroport, qu’est-ce qui donne envie de venir à Charleroi ? Rien si ce n’est le musée de la photographie. Je suis immodeste en l’affirmant parce que les tours opérateurs et les visiteurs nous le disent. L’idée d’avoir un musée à vocation internationale à Charleroi est une carte importante pour la ville. La question : que font les mandataires publics pour le maintenir ? Comme je vous l’ai dit, je vais devoir supprimer une période d’exposition…

Dans un moment comme aujourd’hui, où l’incertitude règne, quel est le rôle qu’un musée de la photo peut jouer au niveau sociétal ?

D’abord la connaissance, ensuite la mémoire. Nous allons commémorer l’anniversaire de la Guerre 14-18. Une série incroyable d’ouvrages va sortir. Comment en parler ? Par la photographie. La photographie a enregistré la mémoire de notre temps. Cette mémoire, nous la diffusions. C’est le travail des médiations, des services éducatifs : réfléchir sur notre société, trouver des exemples, comme montrer des photos de la Guerre 14-18 pour que ces guerres n’existent plus. Les musées sont de magnifiques outils pour témoigner du temps et garantir une certaine pluralité dans l’expression des formes artistiques.

Sur les réseaux sociaux et les nouveaux médias, l’image est omniprésente. Une photo en balaie une autre incessamment. Les musées doivent-ils servir de filtre ?

Parler de filtre est très prétentieux car cela veut dire que je me positionne comme celui qui sait ce qu’est une bonne ou une mauvaise photo. Nous sommes de plus en plus noyés dans les images et inquiets sur les sources des images. Nous ne savons pas quel est le message, comment elles sont transférées, transformées,… Avoir, dans les musées, des institutions qui réfléchissent avec cette distance au temps est indispensable. Notre réflexion passe par un filtre terrible et imparable : le filtre du temps.

Interview de Jonas Legge
Source: La Libre (mis en ligne le 23/11/2013)