Avec sa trilogie « L’Auberge espagnole » – « Les Poupées russes » – « Casse-tête chinois », Cédric Klapisch a capté un peu de l’essence d’une génération, la génération « Erasmus ». A quelques semaines des élections européennes, Flagey, Cinematek et la SAA (Société des Auteurs audiovisuels) ont invité le cinéaste à une masterclass centrée précisément sur la dimension européenne de son travail et sa réflexion sur le sujet. Elle sera animée par Domenico La Porta, rédacteur en chef du site Cineuropa.

Un vague sentiment d’être européen

Des films qui mettent en scène des Européens, c’est finalement assez rare. « On a tous des logiques nationales, reconnaît Cédric Klapisch. Les films transnationaux sont rares et se limitent souvent à la confrontation de deux identités. ‘L’Auberge espagnole’, c’est l’histoire d’une petite Europe dans un appartement. Cette colocation d’étudiants à Barcelone, c’est une image de l’Europe naissante au moment fort de sa construction. Quand j’ai tourné, il y avait des pesetas et des francs. Quand le film est sorti, il y avait des euros. L’autre thème, c’était la colocation qui mettait l’accent sur un phénomène nouveau : on peut partager la même maison. La conjonction entre le programme Erasmus et la colocation a fait que le film était en phase avec l’époque. »

Parmi les traits dominants de la trilogie, il y a la dimension de voyage, les personnages sont en mouvement. Xavier étudie à Barcelone, il vit à Paris, plus tard il ira travailler à Londres… La trilogie a-t-elle bien voyagé ? « Des films que j’ai faits, ce sont ceux qui se sont le mieux vendus, confesse Cédric Klapisch. Ils se sont bien exportés. Et quand on les regarde aujourd’hui, ce qui frappe, c’est la mobilité. Internet, les voyages low cost, les téléphones portables nous mettent dans un monde de mobilité. La trilogie raconte comment, au début du XXIe siècle, ce qu’on avait prévu peut changer. Il faut tout le temps s’arranger. Avant, on avait rendez-vous mardi prochain à 14h à Bruxelles. Aujourd’hui, on va changer le RDV trois fois et le déplacer à un autre endroit à cause du téléphone portable. Dès lors le travail est plus mobile, on change de carrière, d’orientation, de métier. »

Un credo de l’Europe est précisément, la libre circulation. Des marchandises et des capitaux surtout. L’Europe n’a-t-elle pas un déficit de rêve, d’utopie ? Que manque-t-il à l’Europe ? « D’être consciente d’elle-même, répond le cinéaste. Aucun Européen n’a vraiment conscience de l’être, juste un vague sentiment. Et il n’y a pas encore une identité européenne, parce que, entre autres, on ne croit pas assez à la culture européenne. »

Logique de marché

La culture fait-elle partie des enjeux des prochaines élections européennes ? « Pas du tout, regrette Cédric Klapisch. On est dans un moment où les hommes politiques ne sont pas formés pour aimer la culture. Elle est le parent pauvre de l’époque. C’est désolant car ils ne se rendent pas compte de la force de la culture. Pas seulement sur le plan de l’identité, mais aussi sur le plan industriel. Pour beaucoup, un acteur de théâtre, un danseur, un plasticien, ça ne sert à rien. Mais c’est faux et pas seulement en matière d’enrichissement spirituel mais aussi dans une logique industrielle. C’est le ratage de l’Europe actuelle. Barroso est anti-culturel, il met toujours le marché avant la culture. Il n’a pas compris qu’il n’y a pas d’opposition entre les deux. »

L’exception culturelle, c’est notre « R&D »

« La notion d’exception culturelle est un concept qui a un peu vieilli aux yeux des responsables politiques. Or c’est moderne l’exception culturelle. En matière de cinéma, l’exception culturelle, c’est continuer de produire des œuvres d’expérimentation en même temps que des œuvres tournées vers le marché. Car c’est le prototype qui fera avancer le marché. C’est la haute couture qui nourrit le prêt-à-porter. C’est notre ‘recherche et développement’. La plupart des choses créées dans l’unité de recherche de chez Apple ne sont pas vendables, mais ce département fait le succès de la boîte car si, sur dix prototypes, il n’y en a qu’un de valable et qu’il s’appelle l’iPod…

La culture, c’est comme de la recherche, c’est de la perte à court terme, et on vit dans une logique du court terme. »

Auteur: Fernand Denis
Source: La Libre (mis en ligne le 13/03/2014)