Les Cultures Urbaines


La Concertation des Centres culturels bruxellois a organisé son 7ème déjeuner thématique ce 19 avril au Centre Culturel Jacques Franck. Cette rencontre a mis à l’honneur les cultures urbaines.

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Intervenants


– Thierry Van Campenhout

, Animateur-Directeur du Centre culturel Jacques Franck et Président de la Concertation des Centres Culturels Bruxellois ;
– Sandrine Mathevon, Programmatrice Danse au Centre culturel Jacques Franck ;
– Philippe Fourmarier, Co-fondateur de la Zulu Nation en Belgique ;
– Dema, Graffeur ;
Akro, Rappeur ;
Mike Alvares et Milan Labouiss, Danseurs ;
– Edwydee
et Youness Mernissi, Slameurs ;
– Nawfal Ben Messaoud, Modérateur.

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INTRODUCTION

A l’occasion de la semaine hip-hop organisée au Jacques Franck, la Concertation des Centres culturels bruxellois a souhaité profiter de l’occasion pour organiser une rencontre entre professionnels permettant de refléter la diversité des disciplines issues des cultures urbaines.

Selon Thierry Van Campenhout, c’est malheureusement un fait avéré : la culture hip hop reste encore fort méconnue. Or, celle-ci est arrivée en Belgique dans les années ’80, il est donc surprenant que l’on parle encore, 30 ans après, de culture « émergente ».  On est alors amené à s’interroger sur le sens qu’il y a à soutenir la création hip hop au sein d’une institution telle qu’un Centre culturel. D’autres questions sont inhérentes au débat, notamment celle-ci : peut-on importer les cultures urbaines de la rue à la scène ?

DANSE

Du tremplin à la scène…

Programmatrice danse au Jacques Franck, Sandrine Mathevon y organise des festivals depuis treize ans. En ce qui concerne la danse hip-hop, elle admet que les Centres culturels francophones sont généralement assez frileux face à l’idée d’intégrer cette discipline à leur programmation. Est-ce un problème d’infrastructures ? Il est vrai que les salles ne se prêtent pas toujours aux battles… De plus, le hip-hop étant une danse très physique, la question de la formule du spectacle en tant que tel se pose. En effet, dans les Centres culturels, les activités ont souvent lieu en soirée et sont assez formatées : l’artiste doit pouvoir assurer un spectacle d’une heure en moyenne.

Amener la danse hip hop vers les Centres culturels suppose avant toute chose de partir à la recherche de jeunes volontaires. Les danseurs ne s’en approchent généralement pas d’eux-mêmes, ne s’y sentant ni représentés, ni reconnus. Depuis quelques temps heureusement, Sandrine constate une nouvelle tendance qui encourage de plus en plus de jeunes à mettre en valeur le fruit de leur travail dans des lieux culturels.

La formation
L’objectif premier du projet tremplin a donc été de recruter de jeunes danseurs prometteurs, notamment par l’intermédiaire d’annonces radiophoniques. Un jury a été créé afin de déterminer le potentiel de ces artistes, dépourvus de toute formation préalable et pour la plupart sans expérience autre que celle de la rue, à investir la scène. Ensuite ce furent douze semaines d’apprentissage et d’échanges pour relever un défi ambitieux ! Les 6 premières semaines, il s’agissait de s’ouvrir à d’autres types de performances, telles que la danse contemporaine, puis à s’initier aux codes inhérents à la scène. Avec le souci constant de consolider le groupe, d’y introduire un esprit collectif. Car il est compliqué de vivre de son art dans ce milieu, d’autant plus que les Centres culturels sont plus enclins à engager une troupe de danseurs plutôt que deux ou trois artistes isolés. Le projet prenait alors tout son sens. Après trois années de formation, trois spectacles ont vu le jour et sept représentations ont été programmées.

Sur le plan financier, la plupart des coproducteurs (Centre Culturel Jacques Franck, Les Halles de Schaerbeek, le Manège.Mons / Maison Folie, Charleroi/Danses, le Théâtre de Namur et la Compagnie Victor B) a contribué au projet à hauteur de 20 000€ (10 000€ pour les plus petites institutions).

Le documentaire

« Get Your Funk ! » est un film réalisé par Anne Closset autour de la formation. Ce documentaire dévoile cette danse urbaine plurielle et ses fondements. Il révèle aussi les rêves de ces danseurs et esquisse une question essentielle : « Pourrais-je vivre de mon art ? ».

Bande annonce du film

UN PEU D’HISTOIRE

La mouvance hip-hop belge, des années ’80 à nos jours

Philippe Fourmarier (Phil-One alias Fourmi) est le co-fondateur de la Zulu Nation en Belgique (organisation dont l’objectif est de valoriser et de préserver la culture hip-hop et son héritage). Danseur et dj, il fut l’un des pionniers des premières heures de la culture hip-hop, dès 1983. Il a également fait partie du premier groupe de rap belge francophone, BRC (Bruxelles rap convention).

Phil-One nous rappelle que les acteurs du milieu n’ont pas attendu que les institutions s’intéressent à eux. Ils n’ont pas non plus cherché à entrer en contact avec elles, préférant se construire et se structurer par eux-mêmes, et être ainsi fidèles à leur désir de « rester vrai ».

Le hip-hop est un mouvement qui a vu le jour grâce aux médias en 1983, avant d’être soulevé par un boum commercial en 1984. L’information tout droit venue des États-Unis a progressivement atteint la Belgique, encourageant la création de petits mouvements. Ensuite, début des années ’90 : place au trou commercial et médiatique. A croire que le hip-hop belge était mort. Pourtant, Philippe nous l’affirme : « On n’a jamais arrêté ».

A la fin des années ’90, avec l’arrivée d’internet qui va facilite la diffusion, le mouvement revient en force. « On était tous très américains jusqu’à ce qu’on nous dise de ne pas avoir peur de rapper dans notre langue », nous confie Phil-One. Se réjouissant de ces vents favorables, les ambassadeurs du hip-hop belge de l’époque n’en freinaient pas moins leurs ardeurs : dans l’inconscient collectif, les cultures urbaines restaient associées à la violence et au vandalisme. « On a eu peur, on n’avait plus d’issue. Aux USA, le rap devenu commercial à l’extrême n’avait plus aucun sens ; et ici, on était mal vus. C’est à ce moment-là qu’on a décidé de créer le bureau de la Zulu Nation en Belgique. On voulait assurer la survie du mouvement, contrer le danger d’en perdre les fondations », nous explique Phil-One. Des activités ont alors été mises en place pour susciter l’interaction entre ces jeunes artistes.

Rappelant que, contre toute attente, le mouvement a toujours été davantage soutenu par les Centres culturels néerlandophones, Philippe Fourmarier se réjouit de l’initiative du jour :  » Je suis heureux que les Centres francophones aient enfin envie de s’y mettre ! »

Page web de la Zulu Nation en Belgique

RAP

Le hip hop francophone mieux accueilli chez nos voisins flamands ?

Rappeur belge de renom, Akro est membre du groupe Starflam et auteur de trois albums solo : L’encre, la sueur et le sang, Au Crunk et Bleu électrique. Dès l’âge de 15 ans, Akro se passionne pour le break dance, le graffiti, et ensuite le rap, influencé par BRC, MC Solaar, IAM, NTM. Il devient ensuite membre du groupe Starflam, qui vend 30.000 exemplaires de son second album « Survivants » en 2001, devenant ainsi disque platine en Belgique. Akro se fait remarquer par une écriture limpide et un flow particulier. Il compte plus de 500 concerts à son actif, dont notamment les avant-premières de Snoop Dogg, Assassin, NTM, IAM, MC Solaar, Public Enemy…

Le regard porté par ce rappeur sur le soutien institutionnel rejoint à brûle-pourpoint celui de Philippe Fourmarier :  » On n’a pas eu besoin des institutions pour vendre des albums. Sur 115 mails envoyés aux Centres culturels francophones, on a reçu une seule réponse… Et elle était négative. Les néerlandophones sont clairement plus ouverts. »

Et de rappeler ce constat indéniable : « pour exister, il faut être commercial, il faut s’adapter à la demande, même si on ne veut pas travestir notre art. »

Myspace d’Akro

« Dans mon ordinateur » – Akro

GRAFFITI

Les graffeurs, des artistes comme les autres  ?

Graffeur aujourd’hui reconnu, Dema a immortalisé ses débuts sur les murs de notre plat pays avant de déplacer sa vision » graffologique » vers la toile. Ses œuvres se caractérisent par un travail de déstructuration de la forme au service du fond : elles sont le reflet de l’instantané, une traduction de sa philosophie de vie.

Le graffiti est entré dans le mouvement hip-hop dans les années ’80. A la base, cet art vient de la rue. Se frayer un chemin dans le milieu, c’est avant tout se faire (re)connaître. Et quel meilleur support que les espaces urbains pour qu’une œuvre soit vue de tous ?

Le site de Dema

CONCLUSIONS

Vers davantage de reconnaissance…

La séance, rythmée par les interventions du public, a pris la forme d’un véritable débat, à la recherche d’un point de rencontre entre une culture née spontanément, dans la rue, à ciel ouvert ; et les lieux confinés et formatés qui sont l’apanage des institutions culturelles. Ces dernières doivent-elles s’adapter aux codes de la rue, ou bien est-ce aux cultures urbaines de s’accorder au cadre institutionnel ? Pourquoi soulever un problème d’infrastructure pour un art qui vient tout droit d’un espace où ces problèmes logistiques ne se posent pas (ou très différemment) ? Les Centres culturels ont-ils peur d’accueillir un nouveau public ?

Autant de questions face auxquelles les avis et les pratiques divergent. Or, c’est un constat : nous sommes arrivés à une période charnière. Bien qu’en retard sur leurs voisins flamands, les Centres culturels francophones commencent doucement à s’ouvrir, à s’impliquer dans cette volonté de préserver les pratiques, de les enseigner aux jeunes, de les diffuser, de les pérenniser, et donc de participer à leur reconnaissance en tant que disciplines artistiques à part entière. Cela nécessite d’offrir à l’expressivité de ces artistes un espace légitime de création et de diffusion, et ce, sans pour autant remettre en question ou dénaturer l’intégrité de cette culture, mais au contraire, en préservant son authenticité et ses valeurs.

Au final, il s’agit de permettre à chacun de s’exprimer, de se surpasser, d’être soutenu et reconnu dans sa créativité. Et par-là même, changer les mentalités, désamorcer la fracture sociale, neutraliser la peur de l’autre qui étiquette encore trop souvent ces jeunes, en les installant dans un statut de « fouteurs de troubles ». Bref, encourager l’échange, le respect mutuel, le partage. Après tout, n’est-ce pas justement là l’un des rôles fondamentaux des Centres culturels ?

DU DÉBAT À LA SCÈNE…

Danser sur la tête, oui. Mais pas seulement !

Beaucoup de personnes pensent que la danse hip hop se pratique majoritairement au sol. Histoire de bousculer les idées reçues, le danseur-chorégraphe Mike Alvarez nous a prouvé le contraire avec une démonstration de plusieurs types de danses qui s’exercent sur deux pieds. Parmi les danses « debout », on compte notamment le Kramping, le Locking et le Popping.
Myspace de Mike


Milan Labouiss, jeune danseur issu du projet tremplin, nous a offert une démonstration de break-dance des plus dynamiques. Prenant à son tour la casquette du formateur, il a même tenté d’initier le directeur du Centre culturel à la danse hip hop.
Défi relevé !

Du slam… à l’âme

L’évènement s’est achevé en émotions, avec deux slameurs bruxellois : EdWydee et Youness.
Membre du collectif bruxellois « Entrabendo » (collectif qui propose de faire cohabiter des projets culturels et artistiques de natures différentes en les rendant mutuellement solidaires), Prix Jeunesses Musicales du concours Musique à la Française en 2010, EdWydee est un conte, un trio qui se raconte, entre rap, slam et poésie.

Myspace d’EdWydee

Consacré Champion de Belgique de Slam à l’espace Magh fin 2010, Youness a représenté la Belgique au Reims Slam d’Europe ainsi qu’à la Coupe du Monde de Slam à Paris. Il s’est hissé en finale dans les deux compétitions. Aujourd’hui, il poursuit l’écriture de son second spectacle “Youness We Can”, un joli clin d’œil pour rappeler que tous les rêves sont permis.

Page web de Youness

 

La Concertation des Centres culturels bruxellois remercie chaleureusement toute l’équipe du Jacques Franck pour son aide précieuse.

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Nancy Kheireldin, Stagiaire
Bénédicte Williot, Chargée de communication

Concertation des Centres culturels bruxellois