Le moment était très attendu par le monde culturel francophone, surtout dans le contexte de grosses difficultés budgétaires pour tout le secteur culturel. Jusqu’ici, la ministre s’était faite fort discrète, sans rien dévoiler de son programme, avec simplement une grande interview générale sur la culture dans nos colonnes (le 23 septembre) et puis l’annonce « rassurante » qu’il n’y aurait que 1 % de diminution des subsides en 2015.

Le monde culturel est inquiet, il a peur pour son avenir. Avant les élections, il disait qu’un refinancement était indispensable après quelques années de non-indexations. Or, il a eu une baisse, mais la « chance » de Joëlle Milquet est qu’ailleurs c’est encore pire et que le monde culturel francophone le sait : – 7 % pour la culture en Flandre, et parfois – 20 % pour la culture au fédéral.

Large concertation

Joëlle Milquet, ministre de l’Education et de la Culture, a donc exposé lundi après-midi devant une salle du Théâtre National, à Bruxelles, archicomble, ce qu’elle annonce comme « les grandes lignes de la politique culturelle de la législature » . Le titre choisi de cet après-midi de « première » rencontre était « Bouger les lignes : tracer nos politiques culturelles pour le XXIe siècle ».

Un très long discours de plus d’une heure, avec des belles envolées généreuses et novatrices pour réinventer « une culture du XXIe siècle, pour un public du XXIe siècle », avec des idées en masse, parfois floues, parfois précises, mais rien encore de concret à ce stade. Aucun chiffre n’a été donné, ni aucune décision annoncée.

Le seul point vraiment concret est le lancement d’une concertation avec le secteur culturel, mais sous une forme encore à définir précisément et avec un délai encore à préciser. Dans l’interview qu’elle nous avait accordée en septembre, elle parlait de décisions pour Pâques 2016. Mais, lundi, elle n’a plus cité d’échéance. Ce processus débutera le 27 février, « sera ouvert à tous ceux qui veulent y participer » et sera structuré autour « de cinq grandes coupoles de discussions » qui sont les cinq axes de sa politique future telle qu’elle les a développés. Les détails de cette concertation seront dès lundi prochain sur le site www.tracernospolitiquesculturelles.be.

Un processus de participation afin de préparer les choix qui devront être faits, mais aussi une manière sans doute de gagner du temps dans un moment où les contraintes budgétaires briment quasi toutes les initiatives possibles. Fadila Laanan avait fait la même chose en lançant au début de son mandat les états généraux de la culture.

Les cinq grands axes

1. « Remettre le curseur sur les artistes » , et en particulier, les artistes belges francophones. Joëlle Milquet a lancé de multiples pistes : créer des lieux d’expérimentation (« comme le plan K jadis » ), créer « desensembliers » qui aideraient les artistes dans leurs démarches (type « Guichet des arts »), créer « des pépinières créatives comme la « Belle de mai » à Marseille » , proposer des formations continues aux artistes, imposer une part artistique dans les futurs contrats-programmes qui oblige à « mieux soutenir nos artistes » , agir avec le fédéral pour le statut des artistes, promouvoir mieux nos artistes à l’étranger, « soutenir des petits lieux où des artistes pourraient se produire une première fois », etc.

2. L’alliance culture-école. Un point « fondamental » . « Penser un plan culturel par école avec un référent culturel et inversement, un plan école dans chaque institution avec un référent école. » Amener des artistes dans les écoles, organiser des résidences d’artistes, etc.

3. Elaborer « une stratégie numérique culturelle francophone », définir avec les acteurs culturels l’offre du XXIe siècle liée entre autres à la révolution numérique. Créer une coupole qui identifiera les nouvelles possibilités amenées par la révolution numérique, aider les contenus innovants numériques, faire un festival du numérique, etc.

4. Une  » nouvelle politique de démocratisation culturelle ».

5Une « nouvelle gouvernance des politiques culturelles ». Joëlle Milquet, comme dans l’interview qu’elle nous avait accordée, parle de décloisonner, d’éviter les saupoudrages, de revoir les instances d’avis actuelles pour « en avoir peut-être moins, plus indépendantes, plus féminines aussi » .

Les choix douloureux

Ce lundi, Joëlle Milquet a donc balisé les chantiers d’avenir, dans le même axe général que celui qu’elle nous avait déjà donné en septembre et dans le même esprit que le plan culturel que la ministre française de la Culture, Fleur Pellerin, avait donné à son entrée en fonction.

Mais elle était d’abord attendue sur des questions très concrètes qui n’ont pas reçu de réponses. C’était trop tôt. Beaucoup d’institutions, d’artistes, sont à la corde, à force de geler les indexations ou de diminuer, comme cette année, les subsides.

Les choix

Alors, quelles perspectives budgétaires ? Les indicateurs macroéconomiques sont défavorables pour le prochain contrôle budgétaire. Joëlle Milquet l’a admis : « Il ne faut pas attendre de manne budgétaire sous cette législature. » On cherchera bien toutes les pistes alternatives (tax shelter étendu, appel au privé, crowdfunfing, appel aux dons, etc.), mais cela ne comblera pas les manques.

On ne pourra donc pas éviter la question : comment économiser intelligemment ? Comment arrêter le saupoudrage dans lequel on est depuis si longtemps ? Comment oser des choix intelligents, forts, mais douloureux qui seuls redonneront de l’air à nos artistes et institutions ? Quelles sont les priorités absolues ? Le millefeuille des politiques culturelles doit être revu, mais pour faire cela, il faut écouter, consulter (ce que Milquet annonce) puis décider.

Osera-t-on, par exemple, toucher à certaines « vaches sacrées politiques » dans l’éducation permanente ou à des lieux subventionnés qui ne répondent plus à des besoins ou ne font plus grand-chose ?

Les défis

Un premier test difficile sera celui du renouvellement cette année de tous les contrats-programmes en théâtre. Les demandes excédant très largement les moyens.

Autre défi : on a investi dans de nouvelles infrastructures (Théâtre national, Théâtre de Liège, demain, le BPS 22, les nouveaux lieux à Mons, etc.) mais sans toujours prévoir les moyens de fonctionnement suffisants.

Lundi, Joëlle Milquet n’a pas répondu à cela mais a surtout annoncé une méthodologie de réflexion et de concertation.

Une autre thématique est devenue essentielle : l’inclusion culturelle, amener un public plus large à venir à la culture et à l’art et y voir la représentation de notre société. Les derniers attentats ont montré la nécessité d’élargir la culture à ces zones délaissées. Une ministre ne doit pas être seulement la ministre des artistes mais aussi celle des publics. Et la culture à l’école devient un enjeu essentiel.

Enfin, les pistes de concertation ne sont pas sans ambiguïté. Mettre l’accent sur nos artistes ne doit pas faire oublier le rôle des gens autour des artistes et qui ne sont pas artistes : Gérard Mortier ou Vincent Baudriller à Avignon ont été formidables au bénéfice des artistes. Il ne faudrait pas non plus fermer la porte aux artistes et spectacles venus de l’étranger. Quant au numérique, il est partout, mais comme le disait Benoît Peeters ce lundi, il n’est souvent que le tuyau, le problème de la culture reste d’abord le contenu.

Auteur: Guy Duplat
Source: La Libre (mis en ligne le 20/01/2015)