Les dynamiques de reproduction sociale, de ségrégation et de relégation qui traversent les quartiers du croissant pauvre de Bruxelles induisent des difficultés économiques et sociales régulièrement mises en évidence. Elles touchent de manière particulièrement aiguë les jeunes, qui y sont nombreux. Les statistiques rassemblées annuellement par le Baromètre social, dressent un bilan inquiétant : 25% des jeunes adultes vivent dans un ménage à faible revenu donnant droit à l’intervention majorée pour les soins de santé, 18% dépendent d’un revenu d’aide sociale ou de remplacement, le taux de chômage des moins de 25 ans est en moyenne de 31%, mais est supérieur dans toutes les communes du croissant pauvre… Ce sont les jeunes de ces quartiers qui sont le plus touchés par le retard scolaire et qui viennent grossir les rangs des 19% de moins de 25 ans qui quittent le système scolaire sans diplôme de l’enseignement secondaire. Mais les conséquences pour les jeunes, et particulièrement ceux issus de l’immigration, ne se limitent évidemment pas à des difficultés d’insertion sur le marché du travail : des effets en termes de construction identitaire et de rapport au monde en découlent.

C’est à ce dernier aspect qu’est consacré le numéro 63 de Brussels Studies, dont l’auteure, Jacinthe Mazzocchetti, est professeure à l’Université Catholique de Louvain (UCL) et membre du Centre d’Anthropologie Prospective (LAAP). À partir d’une enquête de terrain auprès d’adolescents migrants et issus des migrations africaines (Maroc et Afrique subsaharienne), l’auteure accorde une place prioritaire à la parole des jeunes sur eux-mêmes et sur le monde dans lequel ils vivent. Elle met aussi en évidence les difficultés et les ressources de ces jeunes, leurs stratégies de résistance ainsi que leurs interprétations des obstacles rencontrés, leurs quêtes de rationalité des discriminations subies et des injustices ressenties.

Au travers de l’analyse de ces récits de vie, l’anthropologue montre que les discriminations, outre leurs effets sur la réussite sociale, ont des répercussions sur les représentations de soi et du monde. L’accumulation des ressentis discriminatoires, voire xénophobes, est interprétée par certains adolescents en termes de complot avec pour conséquence un renforcement des stratifications « eux/nous » et des logiques de défiance. Ces représentations participent des spirales de l’échec dans lesquelles ces jeunes sont souvent pris. Elles affaiblissent les capacités à se faire et à faire confiance. Elles proposent une appréhension du monde en vase clos où des violences et des injustices se répèteraient. Mais cette appréhension du monde en termes de théorie du complot est également une manière de prendre prise sur les événements en les rendant cohérents et acceptables de par leur cohérence, et, donc, de sortir d’une position de victime en devenant acteur de sens.

L’article contribue à mettre en lumière l’un des effets secondaires des lacunes des politiques en matière d’inclusion sociale et de lutte contre les discriminations : le renforcement des représentations stéréotypées de la diversité culturelle et sociale des populations bruxelloises. Les processus à l’œuvre à Bruxelles ne sont pas d’une grande originalité et s’inscrivent dans un mouvement plus global de rejet d’une partie de la population ou, du moins, de certains de leurs traits culturels supposés. L’auteure souligne qu’au vu de la démographie bruxelloise, il importe d’agir sur le plan des discriminations socio-économiques, des politiques scolaires et de logement, ainsi que d’entamer une réflexion de fond sur les possibilités offertes à ces jeunes d’être Belges tout en étant de couleur de peau noire et/ou de confession musulmane. Il s’agit surtout d’être au clair avec les défis et de tenir compte du fait que les discriminations sont à la fois sociales et ethniques, avec en sus des particularités genrées.

 

L’article complet dans :  Brussel studies | Revue électronique pour les recherches de Bruxelles