Dans ses «conférences gesticulées», cet intermittent du spectacle anarcho libertaire étrille la société capitaliste. 

 

Dinosaure post-soixante-huitard ? Saltimbanque révolutionnaire ? Gourou solitaire ? On peine à qualifier Franck Lepage, ancien animateur socio-cul devenu auteur-metteur en scène-interprète de one man show un peu particuliers. Un homme de 60 ans partageant son temps entre le vieux moulin qu’il a retapé dans un coin perdu de Bretagne et les routes de France qu’il sillonne à longueur d’année, de centres sociaux en salles des fêtes et autres théâtres associatifs.

La silhouette imposante, vêtu d’une tunique vert pâle et d’un pantalon de toile, de longs cheveux lui descendant jusqu’au milieu du dos, ce drôle de comique au tutoiement immédiat vous reçoit d’une poignée de main franche et chaleureuse dans son havre de verdure, à une quinzaine de kilomètres de Carhaix (Finistère). Et vous invite d’emblée, très gentleman-farmer, à visiter le jardin qu’il a longtemps cultivé avant de délaisser la bêche et l’arrosoir pour cause d’agenda trop chargé. Au moins l’arrosoir l’accompagne-t-il encore sur scène, puisque c’est l’un des rares accessoires – avec un poireau et un nez rouge – qu’il s’autorise dans le cadre de ses «conférences gesticulées», un concept mis au point au milieu des années 2000, qui connaît aujourd’hui un succès croissant et a fait des dizaines d’émules. «Mesdames et messieurs, je vais vous raconter une histoire…» lance-t-il d’une voix docte et complice à son public. «Mais auparavant…» Et Frank Lepage de dérouler, en s’appuyant de façon hilarante sur son propre parcours, sa pratique du parapente ou ses expériences de jardinier, tout le mal qu’il pense de ce que sont devenus la culture«avec un grand cul», l’école «machine à reproduire les inégalités», ou le monde du travail.

Car cet intermittent du spectacle, qui se définit comme un intellectuel anarcho-libertaire, dézingue à tout-va. Mais son entreprise de démolition, entre humour de situation et analyses radicales de la société capitaliste telle qu’elle va (mal), s’est trouvé une forme d’expression assez inédite, quelque part entre un Coluche marxiste et un Desproges bourdieusien. Une conférence gesticulée peut durer quatre heures. Deux cent quarante minutes de monologue quasi ininterrompu, avec un minimum d’effets. Et le public en redemande. «Souvent, après le spectacle, les gens me disent merci. Je crois que c’est simplement parce que je suis l’un d’eux, que je me suis levé et que je le dis», avance en toute modestie ce trublion au tempérament de«déconneur», auquel on prête «un ego parfois surdimensionné», mais aussi une redoutable aptitude à se «libérer de l’imaginaire politique».

Avant de se mettre au vert, Franck Lepage a été un vrai citadin, élevé dans un immeuble HLM de la banlieue parisienne, entre un père employé de banque et une descendante d’immigrés russes. Des parents qui ont de grandes ambitions pour leur fils. «J’ai passé mon enfance à lire, bouclé dans ma chambre, pour ne pas fréquenter les voyous. C’est de là, avec une éducation dans un collège catholique où l’on pratiquait les sévices corporels, que me vient ma rage antiautoritaire.» La première rupture survient lors de son entrée à Sciences-Po où, confronté à «la bourgeoisie, la vraie», il devient «instantanément mauvais élève» et suit parallèlement des études de langues orientales où se retrouvent «tous les gauchistes de Paris». Quelques années plus tard, Franck Lepage s’initie aux utopies libertaires des années 70 à la fac expérimentale de Vincennes où il suit un cursus d’animation socioculturelle, officiellement estampillé «remise en cause de toutes les institutions du capitalisme». Un principe dont il se souviendra pour ses conférences gesticulées, dont la popularité a décollé sur YouTube avec un démontage plein de drôlerie de la langue de bois contemporaine, une quinzaine de mots interchangeables suffisant à bâtir des discours parfaitement creux. Le pire d’entre tous étant à ses yeux le mot «projet». «Ce mot est tellement positif qu’on ne peut se défendre contre lui, explique-t-il. C’est lui qui tue le désir en définissant toutes les étapes d’un processus jusqu’à sa conclusion, ce qui fait qu’on n’a plus rien à découvrir, plus d’envie.»

Le conférencier gesticulateur, «athée pathologique», lecteur compulsif, cinéphile tous terrains (il confesse avoir bien aimé Harry Potter) et nostalgique de Woodstock quand il empoigne la guitare stylée rangée dans son salon, a quelques autres cibles de prédilection. Comme le Festival d’Avignon («le in, pas le off») ou l’art contemporain («les idioties de Jeff Koons à Versailles»), qui lui fait lever les yeux au ciel. «L’art contemporain, pff ! Un indice ? Un responsable de la CIA a avoué que l’entreprise de désinformation la plus réussie de son agence était le financement de l’art contemporain en Europe !»

Caricatural ? Excessif ? Sans doute. Au point que certains blogs d’extrême droite ont tenté de récupérer ses discours, aussi parfois qualifiés de poujadistes. Un comble pour ce militant qui se réclame de l’éducation populaire, un concept né des Lumières et remis au goût du jour à la Libération. C’est au cours de son passage à la Fédération française des maisons des jeunes et de la culture (FFMJC), où il a officié pendant une douzaine d’années, fréquenté nombre d’intellectuels et quelques ministres, que Franck Lepage a découvert ce courant de pensée visant à former les jeunes adultes à la démocratie. A la Libération, constatant que l’on pouvait être à la fois facho et très cultivé, une direction de l’éducation populaire voit même le jour. L’expérience fera long feu, doublement «pervertie», selon Franck Lepage, par la création du ministère de la Jeunesse et des Sports (on cesse de réfléchir pour faire du canoë-kayak) puis du ministère de la Culture (où disparaît toute notion d’éducation politique). «Mais où naît l’idée qu’en montrant des œuvres d’art aux pauvres on va les aider à s’élever dans l’échelle sociale, ce qui est une pure escroquerie», s’insurge l’ex-animateur.

N’y tenant plus, il quitte Paris avec sa compagne d’alors pour la Bretagne et la précarité. Avec quelques comparses, il y fonde la «coopérative d’éducation populaire» le Pavé. Cette Scop, est devenue le creuset formateur de nouveaux conférenciers gesticulants. Des personnes souvent issues du secteur social (éducateurs, agents d’insertion…) mais pas que. La plupart mettent en scène un mix original d’expériences personnelles, professionnelles et de critique sociale. «Au lieu d’apporter d’en haut la culture aux gens, on est parti du constat que chacun d’entre nous était rempli de savoirs et de cultures à partager», souligne Franck Lepage qui entend stimuler rien moins que «du temps de cerveau disponible pour la révolution». Ironie de l’histoire, on vient juste de lui sucrer ses cachets d’intermittent, au prétexte que ses «spectacles» n’en étaient pas vraiment. Comme quoi, dans ce pays, l’alliage de la culture et de la politique pose décidément problème.

FRANCK LEPAGE EN 6 DATES

17 novembre 1954 Naissance à Paris.
1974 Professeur de classe de transition en Haute-Savoie.
1988 Rejoint la fédération des MJC.
2005 Première conférence gesticulée.
2007 Création de la Scop le Pavé.
2014 Tournée en France.

Auteur: Pierre-Henri Allain
Source: Libération (mis en ligne le 0806/2014)