La gratuité des musées imposée les premiers dimanches du mois suscite la critique de certains directeurs d’institutions. Jacques Remacle, administrateur-délégué d’Arts&Publics, association qui a développé le projet, livre son opinion.

A l’exception du Louvre, cinq des six plus grands musées au monde sont entièrement gratuits : le Musée national de l’Air et de l’Espace à Washington, le British Museum à Londres, le Musée d’Histoire naturelle et National Gallery à Washington, la National Gallery à Londres. En Belgique francophone, cent musées pratiquent la gratuité au moins le premier dimanche du mois, soit douze jours par an. Parfois, cette mesure est mal comprise, quelques-uns cherchant constamment la polémique sur le sujet. Il nous apparaît nécessaire de faire preuve d’un peu de pédagogie plutôt que de démagogie sur la question.

Pourquoi? Parce qu’après un an d’application, les résultats commencent à se faire sentir. Une étude donnera sous peu des chiffres et une analyse précise. Mais d’ores et déjà, nos expériences sur le terrain montrent le succès de la mesure. De mois en mois, tous les événements d’Arts&Publics dans les musées ont engendré des affluences entre 4 et 25 fois supérieures à un dimanche normal. Ces résultats montrent non seulement que la mesure est efficace mais surtout qu’elle gagnera à être plus connue.

Quand en 2002, le Centre de la Gravure et de l’Image Imprimée à La Louvière importe la gratuité du premier dimanche, déjà appliquée dans les musées nationaux de France, il ne s’attendait pas à faire figure de pionnier de ce qui est aujourd’hui une politique publique majeure de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Ils tenaient le discours simple suivant : « On n’est pas là pour faire le plus de bénéfices possibles. Notre mission : essayer que les gens viennent découvrir nos expos ». Aujourd’hui, la mesure touche 100 musées soit sur base volontaire, soit par l’application du décret voté le 2 mai 2012.

Le secteur muséal a connu une évolution rapide et spectaculaire en une douzaine d’années. Le décret pris par la Fédération Wallonie-Bruxelles en 2002 a organisé le secteur en catégories sur base de critères précis. Seules quelques institutions, les mieux dotées, sont considérées ‘Hors catégories’, bénéficiant d’un contrat-programme spécifique, comme le Musée de la Photographie par exemple. Un refinancement important du secteur a eu lieu sur cette base. Les reconnaissances ont continué à se succéder. On notera qu’une importante disposition des arrêtés du décret prévoit des financements importants supplémentaires en cas d’engagement d’un chargé de direction du secteur éducatif. Le refinancement des musées d’environ 40 % depuis 5 ans a donc soutenu prioritairement la médiation vers les publics. On ne peut l’ignorer.

Séparer enjeu financier et impact de la mesure

On peut comprendre que les musées cherchent à bénéficier de nouveaux moyens financiers et fassent donc pression sur la ministre en ce sens mais, en pratiquant ainsi, ils biaisent complètement le débat sur la mesure elle-même. La mesure de gratuité du premier dimanche est un outil d’attraction de nouveaux publics en général, pas des publics précarisés en particulier. Certains musées s’en apparent pour en faire une vitrine de qualité, d’autres la négligent même s’ils l’appliquent. Qu’ils ne s’étonnent pas dès lors de leurs propres résultats mitigés dont ils sont responsables.

Si la mesure est désormais une condition pour les musées subventionnés par la Fédération Wallonie-Bruxelles, elle a été précédée par de nombreuses autres expériences dans des musées dépendant de villes comme Liège, Tournai ou Mons, de provinces comme celles de Namur ou de Liège, ou encore d’université (Louvain-la-Neuve) qui avaient rejoint l’initiative sur base volontaire et qui continuent à le faire, à l’instar du principal musée privé de Wallonie : le Musée Hergé.

Quant aux musées fédéraux gratuits jusqu’en 1999, ils ont perdu une large partie de leur public en devenant payants. Leur fréquentation en 1998 était encore de 953.316 visiteurs. Celle-ci chuta à 306.321 en 2008 avant de profiter de l’effet du Musée Magritte pour remonter légèrement. En 2013, selon le journal Le Soir, le Musée Magritte (241.594) et les Musées des Beaux-Arts (120.280) avaient accueilli environ 361.000 visiteurs à eux deux, soit loin de la fréquentation des années 90 malgré les discours sur le succès du Musée Magritte. Les musées fédéraux refusent d’appliquer la gratuité du premier dimanche, lui préférant celle du mercredi après-midi malheureusement peu accessible au grand public.

Il y a un reproche qu’on peut adresser à la mesure du premier dimanche du mois, c’est éventuellement qu’elle n’est pas encore assez connue. C’est bien l’enjeu des deux années qui viennent et du travail de notre association : faire connaître la mesure aux publics, à tous les publics. C’est ainsi que nous proposons à l’ensemble des musées de participer l’an prochain au ‘Nouvel an des musées’, pendant 5 jours, du 2 au 6 janvier 2015. Valorisant les musées gratuits du mercredi au dimanche mais aussi les autres. Un tel événement n’a pas été possible cette année. Nous nous mettons d’ores et déjà au travail pour le mettre en oeuvre l’année prochaine.

Bonne année dans les musées quel que soit le jour où vous y alliez !

Jacques Remacle, administrateur-délégué d’Arts&Publics (www.artsetpublics.be)
Source: La Libre (mis en ligne le 15/01/2014)