Intervention de Thierry Van Campenhout, Directeur du Centre culturel Jacques Franck et Président de la Concertation des Centres culturels bruxellois, dans le cadre de l’audition du 25 octobre 2010 organisée par la « Commission de l’Enseignement, de la Formation, de la Culture, du Tourisme, du Sport et du Transport scolaire » du Parlement francophone bruxellois.


Au-delà de l’urgence culturelle dans laquelle se trouve notre société, notamment face au regain des replis identitaires et extrémismes de tout poil, de nombreux enjeux de développement culturel dépassent le simple territoire local ou régional et dépendent de plus en plus souvent de pouvoirs publics différents.

Ainsi, depuis de nombreuses années, des pouvoirs publics n’ayant pas directement de compétences culturelles spécifiques interviennent dans le champ culturel bruxellois. Il en va ainsi du Gouvernement fédéral et des budgets octroyés en vue de « garantir la participation des usagers des CPAS à la vie culturelle » ou dans le cadre préventif de la « Politique des Grandes Villes » et autres « Contrats de sécurité et de société ».

De même, des politiques spécifiquement régionales ont un large impact sur l’épanouissement et la pérennisation des projets et des opérateurs culturels bruxellois (politiques en matière d’emploi, notamment en matière de création de postes ACS, de mobilité, de revitalisation des quartiers fragilisés, de logement, de contrats de quartier,…).

D’autres enjeux, tels la négociation d’accords de coopération entre Communautés, de programmes de « Cohésion sociale », prennent toute leur importance dans le cadre du cofinancement généralisé des politiques et infrastructures culturelles locales et de la situation financière des Communes bruxelloises. Ces enjeux échappent malheureusement trop souvent aux différents opérateurs culturels, qu’ils soient « publics » ou « privés », pourtant situés en première ligne de l’action culturelle publique.

Enfin, depuis la création de la Région de Bruxelles-Capitale, son territoire est devenu le terrain d’ « affrontement » des logiques communautaires, menant souvent à l’implantation symbolique d’infrastructures culturelles parfois redondantes (à titre d’exemples, le « Daarkom » et l’« Espace Magh », le Théâtre National et le KVS, le Jacques Franck et le Pianofabriek, etc).

Indépendamment de ces différents constats, l’organisation de « Bruxelles 2000 » aura sans doute eu comme résultat positif d’avoir encouragé l’émergence de nombreuses plates-formes associatives, phénomène concomitant à une professionnalisation et une maturation de la vie associative bruxelloise (cfr. Concertation des Centres culturels Bruxellois, Asbl/Vzw « Zinneke », Brussels Kunstenoverleg, Réseau des arts à Bruxelles, …) et parallèle au développement de structures (para-)publiques de type intercommunales, telles celles développées notamment par les Echevins de la Jeunesse bruxellois (« Atout-projets ») ou par les Echevins des Affaires néerlandophones (« Cultuurbeleidsplans » communaux élaborés et financés à l’initiative de la VGC).

Tous ces éléments ont amené le secteur culturel bruxellois à plaider pour le développement d’une véritable politique culturelle concertée au niveau bruxellois et l’élaboration d’une « cartographie » en vue de la réalisation d’un « Plan Régional de Développement Culturel ».


II. Enjeux et perspectives d’un « Plan Régional de Développement Culturel »

L’objectif premier d’un tel Plan est, selon le secteur culturel bruxellois, de « donner une base objective aux décisions ayant un impact sur le maillage territorial de la culture » (1), mais également de faire « percoler » les enjeux culturels dans les politiques urbanistiques, sociales, économiques, de mobilité, d’emploi, etc (2).

Bien sûr, ces développements nécessitent au préalable la mise en œuvre d’un état des lieux du maillage culturel bruxellois et ses manques éventuels, d’une réflexion sur les modalités de concertation et de coopération culturelle entre les différents opérateurs et sur les démarches à mener vis-à-vis des autres pouvoirs publics en matière de soutien des politiques culturelles communales, « trans-communales » et « régionales ».

Cet état des lieux aboutira à la réalisation d’une base de données et d’une cartographie de la situation existante et des besoins éventuels (3), servant de pivot à une meilleure prise en compte des réalités culturelles locales dans les politiques publiques régionales et communautaires et à la création d’infrastructures culturelles de proximité là où les besoins s’en font sentir.

Dans le cadre de cette réflexion sur le « maillage culturel » bruxellois, cette cartographie rendrait en outre possible une meilleure perception de l’organisation spatiale de la culture et des nombreuses « enclaves culturelles » (chaque culture ou « sous-culture » – « skaters, hip hop, théâtre, danse contemporaine… » – possédant ses propres lieux et quartiers, même « informels ») qui rendent les publics potentiels mobiles et dépassent de ce fait les logiques et territoires communaux ou régionaux.

A ce stade, il y a lieu de relever que de nombreuses cartographies culturelles ont vu le jour (CFWB, VGC, Cocof…) ou sont en cours de réalisation (RAB/BKO). Elles ne rendent malheureusement que partiellement compte de la réalité bruxelloise en raison de la nature même de leurs commanditaires, cherchant légitimement à cerner les contours du déploiement de leurs institutions et secteurs d’intervention. 

Il découle de ce dernier constat la nécessité de réaliser un état des lieux coordonné, intégrant les cadres institutionnels évoqués ci-dessus (niveau communal, régional, communautaire, bicommunautaire et «transcommunautaire ») et donnant lieu à l’élaboration d’un véritable Plan « Régional » de Développement Culturel (4) négocié entre les différents pouvoirs publics et acteurs concernés, projetant et fixant leurs stratégies et investissements respectifs à 10 ou 15 ans.

Ce « P.R.D.C. » permettrait également, par le biais d’une enquête publique régionale, d’ouvrir un large débat sur les politiques culturelles bruxelloises et d’ancrer la question culturelle dans la population et les enjeux généraux des politiques publiques.

Enfin, il consacrerait le rôle de la Région de Bruxelles-Capitale dans la coordination de l’implantation de nouvelles infrastructures culturelles et leur nécessaire intégration dans les priorités de développement territorial fixées par le Gouvernement régional (5).


III. Enjeux et perspectives d’une « plate-forme bruxelloise de coopération culturelle »

Tant les conclusions des « Etats Généraux de la Culture », initiés par la Ministre de la Culture de la Communauté française, évoquant les contours de structures de type « Commissions régionales », bruxelloise et wallonne, et appelant à une concertation avec les Communes sur les enjeux, financements et impacts des politiques culturelles au niveau communal en regard du caractère facultatif actuel des dépenses culturelles, que la proposition du « Plan culturel pour Bruxelles » de mettre sur pied une « cellule de coordination pour les Affaires culturelles » (6), plaident pour la création d’une plate-forme bruxelloise de réflexion, de concertation et de coopération culturelle.

De la simple chambre de réflexion au développement à court terme de partenariats forts, mettant en valeur une action concertée au niveau communal et régional, de la création à moyen terme d’une structure de type « Agence régionale de développement culturel » et/ou de « pôles culturels intercommunaux » (voir ci-dessous), les perspectives s’offrant à une telle « plate-forme de coopération culturelle » sont quasi illimitées.

A cet égard, et afin d’éviter les doublons ou redondances, certains projets fédérateurs existants ou en cours d’élaboration mériteraient une attention particulière, s’agissant d’événements procédant déjà d’une réflexion locale et supra-communale (processus de création de la Parade Zinneke, décentralisation locale des Fêtes de la Musique en collaboration avec le Conseil de la Musique, organisation du Festival « BRXLBravo »…).

Enfin, dans le cadre de la création d’une telle structure, il y aurait lieu de ne pas ignorer les autres démarches transversales et supra-communales existantes, telles celles de la « Concertation des Centres culturels bruxellois », créée en 2000 et réunissant les 11 Centres reconnus par la Communauté française (Jette, Berchem, Evere, Ganshoren, Etterbeek, Saint-Gilles, Schaerbeek, Watermael-Boitsfort, Woluwé Saint-Lambert, Bruxelles-Ouest, Anderlecht), du Réseau des Arts à Bruxelles ou du Conseil bruxellois des Musées, ces trois réseaux venant par ailleurs de signer une convention de partenariat aux côtés du BKO et de la structure réunissant les 22 « GemeenschapCentra » financés par la V.G.C..

Dans ce contexte, et dans le cadre de l’évolution générale de ce secteur, des réflexions ont tour-à-tour vu le jour sur l’émergence de « pôles culturels » réunissant plusieurs communes d’une même zone géographique bruxelloise, desservies ou non par des Centres culturels existants (modèle des « Communes associées » aux « Centres culturels régionaux » reconnus par la CFWB), sur l’élaboration de « Contrats de coopération territoriaux » ou « thématiques » (Etats Généraux de la Culture) ou sur la transformation de la Concertation en un véritable « Réseau de coopération culturelle régionale ».

A ce titre, l’on pourrait sans doute utilement s’inspirer de la réflexion ayant débouché sur la création en Région Wallonne, à titre expérimental et à l’initiative de la Communauté française, d’« Agences régionales de Développement culturel » (7) à Tournai, Mons, Dinant, La Louvière, Liège et Charleroi, agences ayant connu des succès divers et dont le principe a depuis été remis en cause.

A l’instar de « Culture.Wapi » (Agence régionale de développement de la Wallonie Picarde) ou de « Prospect 15 » (Dinant), et en regard de l’esprit qui a procédé à la création de ces Agences ou du « Plan Culturel pour Bruxelles », pourraient s’imaginer les premiers contours d’une « Agence » spécifique à Bruxelles, structure faîtière réunissant les différents représentants des fédérations et réseaux d’opérateurs culturels et associatifs existants (Réseau des Arts à Bruxelles, « Brussels Kunstenoverleg (BKO), Concertation des Centres Culturels Bruxellois, association regroupant les 22 Gemeenschapcentra, Conseil Bruxellois des Musées, Fédérations des C.E.C., des Maisons de Jeunes, des Bibliothèques, …) et les différents pouvoirs publics oeuvrant en matière culturelle à Bruxelles (Cocof, Cocom, V.G.C. CFWB…).

IV. Conclusions

Lors de la conclusion du colloque organisé par la « Plate-forme francophone des arts bruxellois » et « Culture&démocratie », intitulé « Regards prospectifs sur la culture à Bruxelles », on a pu entendre combien la politique culturelle bruxelloise dépendait largement de dispositifs légaux et financiers ressortissant des entités fédérées et autres pouvoirs publics (fédéral, européen,…). On a pu entendre également la grande difficulté d’identifier le lieu ou l’institution à même de prendre l’initiative d’une réflexion et d’une concertation sur ces questions et leur influence sur les Bruxellois tant francophones  que néerlandophones.

Dans ce contexte, une telle plate-forme régionale constituerait le partenaire idéal – voire le lieu d’initiative ? – d’une réflexion culturelle transversale et intégrée attendue par l’ensemble des opérateurs culturels bruxellois.

Thierry Van Campenhout,

Directeur du Centre culturel Jacques Franck

Président de la Concertation des Centres culturels Bruxellois

Document rédigé sur base d’une « Note de travail » réalisée en décembre 2004 à la demande de l’Assemblée générale de l’ « Association Intercommunale Culturelle de Bruxelles », également présentée dans le cadre des « Etats Généraux de la Culture » et des travaux préalables à la réalisation du « Plan Culturel pour Bruxelles », et actualisée en vue de la présente audition.

(1)    : in « Plan culturel pour Bruxelles », RAB/BKO, 2009, proposition 11, p. 29) ;

(2)     : voir à ce propos l’ « Agenda 21 pour la Culture » ;

(3)    : in « Plan culturel pour Bruxelles », RAB/BKO, 2009, proposition 11, p. 29) ;

(4)    : in « Plan culturel pour Bruxelles », RAB/BKO, 2009, proposition 24.1, p. 29) ;

(5)    : in « Plan culturel pour Bruxelles », RAB/BKO, 2009, proposition 12, p.29) ;

(6)    : in « Plan culturel pour Bruxelles », RAB/BKO, 2009, proposition 24.1, p. 29) ;

(7)    A propos de ces Agences, « Chacune d’elle a défini de manière singulière son orientation et sa méthodologie tenant compte de ses particularités (…). Cette Agence (Prospect 15, Agence de Coopération et de Développement Régionale de l’Arrondissement de Dinant, ndlr) entend fédérer, autour d’un vaste débat, toutes les personnes concernées par leur projet d’avenir. Dans une large consultation, elle invite toutes les forces vives à débattre entre elles. Enfin (ndlr), elle installe une relation symétrique entre les acteurs associatifs, économiques, sociaux, les représentants de la société civile et les décideurs politiques. » (Fadila Laanan, Ministre de la Culture, de la Jeunesse et de l’Audiovisuel, in « 15 communes au futur, de l’autonomie communale à la communauté d’intérêts prospective».