« Les gens se rendent compte que les gouvernements, quels qu’ils soient, sont devenus largement impuissants.” Xavier Canonne, le directeur du magnifique musée de la Photographie de Charleroi, analyse cette crise et évoque le rôle de l’art et de la photographie comme “résistance” possible.


Qu’attendez-vous de 2014 ?

Tout le monde parle des élections de mai dont on dit que l’enjeu sera communautaire et qu’elles pourront déterminer l’avenir de la Belgique selon le score qu’obtiendra la N-VA. Mais c’est en partie un rideau de fumée. Moi, ce qui m’intéresse, ce sont les mesures qui suivront les élections et qui me toucheront. Je pâtis déjà de ces mesures de restriction. Le gouvernement actuel donne l’impression d’avoir surtout limité la casse. Mais comme chaque citoyen, je vois ce qui se passe en Grèce, en Espagne, au Portugal, et le cortège d’insatisfactions qui montent. Il y aura aussi le vote pour l’Europe, mais là, au-delà d’un appui de principe à l’idée européenne, on verra combien le citoyen est déconnecté de l’Europe. Il y a bien sûr, la libre circulation et l’euro, mais dans sa vie professionnelle, le citoyen ressent surtout le poids des règlementations qui pèsent sur lui et qui sont très éloignées de l’essentiel qui est la question du bien-être. Je n’attends finalement pas grand-chose de 2014 et je pense que beaucoup sont comme moi : ils attendent du travail, du pouvoir d’achat, des écoles.

Derrière la crise budgétaire, il y aurait une crise démocratique ?

Oui, il y a manifestement une crise de confiance. Et en Belgique, encore plus. Quand on vote pour quelqu’un, on ne sait jamais avec qui il devra s’allier et composer. L’imbrication des niveaux de pouvoir est difficile à comprendre : regardez le MR qui critique la majorité à la Région mais l’appuie au fédéral. Mais le fond de la crise de confiance est la prise de conscience que le pouvoir politique est impuissant face aux enjeux mondiaux. Les hommes politiques pour lesquels on vote n’ont plus qu’un pouvoir très, très limité. Lors de la crise de 1929 aux Etats-Unis, l’Etat avait encore la capacité et les outils pour réagir et susciter le New Deal qui a porté à nouveau, en quelques années à peine, les Etats-Unis vers une économie prospère. Mais ce n’est plus le cas. Un signe est bien qu’un Premier ministre gagne moins qu’un grand patron du privé. Il y a le sentiment qu’un gouvernement, quel qu’il soit, ne pourra pas correspondre aux vœux de ceux qui votent. Regardez comme on envisage seulement maintenant, de, peut-être, séparer banque de dépôts et banque d’affaires, cinq ans après la crise !

Vous êtes un spécialiste du surréalisme en Belgique, la situation est-elle surréaliste ?

On a mis ce mot à toutes les sauces. Mais le vrai surréalisme serait bien utile car il amenait des idées puissantes, transcendantes, qui insistaient sur la condition humaine. Pourquoi suis-je là ? Qu’est-ce que je fais de ma vie ? Magritte a placé ces questions au centre de son œuvre.

La culture est-elle alors une forme de résistance possible ?

 

Les formes d’art qui m’intéressent sont celles qui posent des questions. Les artistes nous offrent des possibilités de nous positionner autour des questions importantes. Un exemple : je visionnais des propositions de photographes dont un reportage sur les potagers urbains. Un sujet qui veut dire bien des choses dans notre vie commune. Nous allons organiser en 2014 une grande exposition sur le photographe de guerre, Gilles Caron. Ses photos nous parlent de toutes les guerres, y compris les actuelles. L’art peut alors continuer à amener le discours, il est le ressac par rapport aux vagues dominantes. J’aime une œuvre qui ouvre le débat. J’aime dire que, plus j’avance dans la direction d’un musée de la photographie, moins je me sens présider un musée d’art. Regardez le travail que nous avons fait sur la photographie de la ville de Charleroi. Le fait qu’une photographie soit belle n’est pas le seul critère, une photo doit induire une forme de questionnement. Les artistes ont toujours été ceux qui montrent la voie, aussi longtemps que l’art ne se confond pas avec le marché. J’aime voir les noms sur les plaques des rues : les artistes y sont nombreux.

L’art et le musée ont donc un rôle citoyen.

La fonction éducative d’un musée comme intermédiaire entre le public et l’artiste est essentielle. On a focalisé à tort le débat sur la gratuité, mais c’est cacher que l’essentiel est dans la possibilité de donner les clés d’accès à la culture, de voir ce qui est inscrit sur la “peau” d’une photographie. Mais cela demande des équipes et du temps.

La culture coûte…

Avec les blocages divers, j’espère en 2014 et 2015 juste maintenir le musée à flot, ne pas casser l’outil, mais quand on me contraint à organiser la gratuité, quand on m’oblige à payer une taxe si je prête une photographie ou une exposition, alors cela devient difficile de gérer des grandes collections et une équipe de 35 personnes. Je n’attends rien avant 2016, après Mons 2015, et de plus, je ne sais ce que deviendra la Fédération Wallonie-Bruxelles. J’aime l’unité qu’elle réalise par la langue mais elle doit gérer toute la culture sans avoir le pouvoir de taxation. Peut-être la région pourrait-elle faire davantage si elle ne confond pas le rôle d’un musée comme le nôtre avec le château de Bouillon. Il faut une fierté pour la culture et une ouverture. La France a cette fierté, portée en plus, par une administration de haute qualité. Nous devons aussi nous-mêmes faire cet effort de répéter que la culture est un secteur économique important. Le spectateur, le visiteur ne voient que le produit final mais il y a derrière ces spectacles, ces expos, des techniciens, du matériel, etc. Je dis souvent que nous (comme le BPS 22 et l’Eden pour prendre le cas de Charleroi) nous sommes des PME. Mais quels sont les hommes politiques qui placent la culture dans leur programme ?

Pourquoi y a-t-il si peu de donations privées en Belgique pour les musées ?

Parce que la Belgique n’existe pas : pas de système fiscal avantageux (aux Etats-Unis, 80 à 100 % peuvent être déduits des impôts), pas de tax shelter comme pour le cinéma, plus de centres de décision des entreprises en Belgique. Mais surtout pas le bon état d’esprit. Aux Etats-Unis, on garde l’idée de donner aux musées, c’est une logique de pionnier. J’ai un jour entendu dans un musée américain qu’ils avaient dû créer une cellule pour “trier” les propositions de dons. “Trier” ! J’ai pleuré quand j’ai entendu cela. On peut réfléchir à des partenariats intelligents avec le monde de l’entreprise mais l’industrie ne peut pas se servir de notre faiblesse pour nous utiliser. Les ministres nous disent qu’il faut chercher d’autres sources de financement. Mais on n’a pas attendu que l’Etat se désengage. Cela fait 14 ans que je cherche ces sommes dans le privé, mais en Belgique, c’est très difficile.

 

On vit dans un monde de plus en plus virtuel où toutes les photographies se font et s’échangent par tous, dans le monde, en un déclic. Pourquoi encore un musée de la photographie ?

Le travail du musée devient celui de valider des choix, de vérifier que les images ne sont pas « bidouillées », de donner du sens à cette multiplication des images. Nous avons un travail de référence et de médiation aussi. C’est comme le cinéma, on peut voir un film sur vidéo mais rien ne vaut la salle, la réaction des gens. Le musée est un espace cérémoniel. Je n’oublierai jamais mes premières visites au musée quand j’étais enfant. Au Jeu de Paume, encore rempli par les Impressionnistes, et que j’ai découvert à 14 ans. Chaque fois que je vais aux Etats-Unis à la Menil Foundation, j’ai la même émotion. Un musée est aussi un lieu de sédimentation du temps, un endroit où les strates de l’histoire se sont posées. Je me battrai toujours contre l’idée qu’avec les technologies nouvelles, le musée deviendrait inutile. C’est comme si on disait qu’on pouvait désormais faire l’amour virtuellement sans rencontrer le corps de l’autre. Le musée raconte une histoire et en Belgique, nous avons peut-être une histoire moins glorieuse que celle vantée par de Gaulle pour la France (je suis un homme de gauche et pourtant, grand admirateur de de Gaulle). Mais la Belgique a, malgré ses petitesses, ses difficultés, de très grands artistes. Ils ont poussé dans ces ruelles de l’ombre, dans ce ressac, dans cette résistance face à la petitesse, dans cette liberté protégée de visions de grandeur régulatrice. Qui aurait pu imaginer que le surréalisme se développerait de manière si extraordinaire en Belgique comme le montre notre grande exposition sur Marcel Marien, et libéré d’André Breton ? Et qui aurait pu imaginer le grand succès que connaît le cinéma belge ?

Comment devient-on directeur de ce musée ?

Le surréalisme est une passion que j’ai acquise dès l’adolescence. Mon père connaissait Achille Chavée. A 16 ans, je me passionnais pour Fernand Dumont. J’ai rencontré sa veuve qui m’a dit d’aller voir Scutenaire et les autres. A 14 ans, je me souviens d’avoir été fasciné par une expo au Grand Hornu, « Miroirs de l’irrationnel » avec des « mondrianeries » de Marcel Marien. Mais à côté de cette passion, j’ai longtemps dirigé le service des collections de la Province du Hainaut (ce qu’a fait ensuite Pierre-Olivier Rollin). J’ai vu alors dans les salles de ventes, depuis le début des années 90, la place sans cesse croissante de la photographie. A l’époque, on aimait Doisneau, Ronis – et je garde une grande tendresse pour eux – mais on découvrait toutes les autres photographies, comme la plasticienne.

Auteur: Guy Duplat
Source: La Libre (mis en ligne le 5/01/2014)