La chronique d’un journaliste sportif et le laisser-faire du quotidien ont entraîné la rupture d’une collaboration qui durait depuis 10 ans.

La nouvelle a fait l’effet d’une petite bombe dans le secteur culturel et des médias, tant elle est peu usuelle : le KVS, théâtre royal flamand à Bruxelles, a annoncé qu’il rompait sa collaboration de dix ans avec le quotidien flamandDe Morgen. C’est le motif qui est extrêmement fort : le théâtre qui a fait des liens entre les cultures et particulièrement de la promotion de spectacles d’artistes africains, estime que De Morgen n’est plus le rempart contre la banalisation du racisme à l’œuvre en Flandre.

En cause, la publication d’une chronique signée du chroniqueur sportif Hans Vandeweghe, qui déclarait notamment que les joueurs de foot africains ne savaient pas se concentrer durant six semaines – un des motifs pour lesquels ils ne gagneraient jamais une Coupe du monde-. Les protestations non officielles du KVS auprès du Morgen n’ayant pas été suivies de réaction de la part du journal – mais au contraire d’une réplique cinglante et publique du même Vandeweghe, connu pour ses propos provocants, sinon excessifs -, le théâtre, par la voix de son directeur Jan Goossens mais surtout de « l’équipe du KVS dans sa totalité » ont signé un long communiqué dans lequel ils expliquent leur décision. «Quand trop d’hommes politiques se taisent, et quand les médias dits progressistes en font autant, il revient au secteur culturel subsidié de donner un signal sans ambiguité. » Une phrase qui fait ironiquement allusion au commentaire de Vandeweghe sur le politiquement correct d’organisations paroissiales subsidiées. D’où la fin du partenariat qui unissaient un théâtre et un journal, longtemps complices.

 

Texte complet du communiqué

Après ses ‘constatations empiriques et statistiques’ à l’égard des Africains (DM/07.06) et sa revanche aux relents rassis à l’égard des pinailleurs dont certains ne se sont pas même exprimés publiquement (DM/12.06), nous sommes dans l’expectative, au KVS, quant à la chronique du journaliste sportif et autoproclamé ‘amoureux de l’Afrique’ Hans Vandeweghe le lendemain de la victoire de la Belgique à la Coupe du monde. Ecrira-t-il qu’il était heureux que nos piliers Kompany, Lukaku et Dembélé aient été entourés de suffisamment de footballeurs blancs et autochtones comme De Bruyne et Mertens ? Que les Diables Rouges n’auraient autrement jamais pu se concentrer six semaines sur le même but ?
Sinon, si les Diables perdent prématurément, devra-t-on l’imputer au collectif ou seulement à la faculté de concentration des footballeurs aux racines africaines ? Ou non ! Peut-être le capitaine Kompany – récemment encore rédacteur en chef invité du DM – avait-il engagé le mauvais sorcier !
Le KVS n’attend pas la prochaine bévue de Hans Vandeweghe, mais met aujourd’hui un terme à sa collaboration de plus de dix années avec De Morgen.
Pour commencer, nous trouvons que le racisme, tant déclaré que camouflé, se trouve à nouveau pleinement relativisé et justifié, sous couvert de ‘bonnes convenances’. Quand trop d’hommes politiques se taisent et que des médias prétendument progressistes y prennent part, que le secteur culturel subventionné donne donc un signal sans ambiguïté. De plus, nous avons été surpris par les échanges que nous avons eus récemment avec celui qui est notre partenaire média depuis des années. Après avoir discrètement fait part au journal De Morgen de nos questions au sujet des déclarations de Vandeweghe, pour toute réponse, nous avons reçu un seul coup de téléphone, lors duquel il nous a été expliqué qu’au fond, le problème était de notre côté. Nous devions placer les badineries de Vandeweghe dans leur contexte de coupe du monde. Bien qu’il fût écrit ‘Africains’, cela ne concernait que des footballeurs, nous ne devions pas chercher plus loin. Nous avons gardé le silence, nous voulions, faute de mieux, laisser passer l’affaire, et voilà que le lendemain on nous servait une chronique qui, dans le journal, était intitulée ‘Pas lire !’ et sur le site ‘Hans Vandeweghe risposte !’.
En mâle blessé, Vandeweghe cognait de façon hystérique sur tous ceux qu’il pensait prendre en flagrant délit de tournure de pensée dissidente. Il n’était pas courageux, il ne nommait personne. Mais les piques à l’encontre des twitteurs et des bloggeurs ‘sans followers’ et les ‘salles paroissiales sursubventionnées’ étaient encore moins subtiles. Bref : Vandeweghe et De Morgen auraient pu choisir de rectifier ou de lever le pied. Ils ont choisi de faire un arrogant doigt d’honneur. A de nombreux lecteurs de De Morgen qui ont, à juste titre, fait connaître leur mécontentement et à toute la ‘Flandre politiquement correcte’. Après la querelle Obama, on aurait pu penser que la diplomatie raisonnable l’emporterait sur la provocation brute.
Et la Flandre ? Elle est obstinée.
La raison principale de l’arrêt de la collaboration avec De Morgen réside dans l’essence même du KVS, dans son projet et dans son équipe. La semaine passée, nous avons monté à Vienne la production Coup Fatal, pour laquelle le contreténor congolais Serge Kakudji, le chorégraphe belge Alain Platel et treize musiciens majeurs de Kinshasa se sont concentrés, pendant des mois, au KVS, sur un même but. Le résultat était à la hauteur : cette première série de représentations au Burgtheater de Vienne a été saluée par un enthousiasme effréné. Même si les musiciens ont quelques fois été confrontés à Bruxelles à du racisme belge autochtone, ils considèrent désormais le KVS comme leur foyer. Nous les considérons comme des artistes du KVS du même calibre que Josse De Pauw, Arno Hintjens ou Tom Lanoye. Parallèlement, cela fait des années que nous travaillons avec d’autres artistes et intellectuels africains. Le chorégraphe congolais Faustin Linyekula joue à Avignon, à Berlin et à Londres devant des salles combles, mais son pied-à-terre européen, c’est le KVS. Rokia Traoré, chanteuse malienne de réputation mondiale, s’est produite plusieurs fois dans nos salles et le mois prochain, elle enregistre son nouveau cd à Bruxelles. Et Achille Mbembe, penseur africain éminemment influent pour qui l’on déroule le tapis rouge de Harvard à Berkeley, a donné fin mars une conférence dans la salle Bol du KVS. Ajoutez les différents collaborateurs du KVS d’origines africaines, les nombreux Bruxellois africains qui font partie de notre public, le fait que dans nos murs, on parle constamment quatre ou cinq langues, la conclusion s’impose. En 2014, le KVS fonctionne en tant que théâtre de ville bruxellois au cœur de l’Europe, où le métissage, le multilinguisme et le respect de la diversité ne reposent pas uniquement sur des convictions vitales, mais sont aussi une réalité inéluctable.
Faire en sorte que dans cet environnement complexe mais fascinant, tous les artistes et collaborateurs se sentent le mieux possible dans leur peau pour donner le meilleur d’eux-mêmes, c’est un travail vigilant et engagé, de chaque jour. Par égard pour cette équipe du KVS, il n’est plus possible de défendre une collaboration structurelle avec un journal qui, dans ses colonnes, diffame les gens, en images ou en mots, uniquement parce qu’ils ont une autre couleur de peau. Ou qui, il y a quelques années, bannissait, avec beaucoup d’aplomb, le mot ‘allochtone’ en Une, puis dans les pages sportives érigeait autour de ‘l’Africain’ un cordon de clichés primaires et de sordides propos de comptoir.
Le supplément sport qui sert de réserve autochtone où nous pouvons nous défouler allègrement entre potes flamands ? On ne peut manger à deux râteliers à la fois. Il est frappant de constater, d’ailleurs, que beaucoup d’autres journaux de qualité en Belgique et à l’étranger appliquent les mêmes exigences de qualité dans leurs pages sportives que dans leurs autres suppléments. Jamais on n’y voit d’articles intitulés ‘Pas lire !’.
Nous ne prenons pas cette décision avec plaisir, mais à contrecœur. Certains d’entre nous ont un lien personnel avec le journal progressiste De Morgen. Pendant des années, nous avons été voisins et nous avons collaboré sur des projets communs. Nous restons bien évidemment fans des positions antiracistes d’Yves Desmet, des chroniques bruxelloises de Bart Eeckhout, des contributions sur l’Afrique de Koen Vidal, des reportages de Douglas De Coninck et les opinions de Ward Daenen. Ils sont en flagrant contraste avec les écrits de Vandeweghe.
Mais nous avons perdu la piste du journal, et ce qui était jadis un projet clair et progressiste, subit la pression de trop de dérapages qui passent, de façon inexplicable, à travers les mailles des mécanismes de contrôle. De l’affligeant cartoon sur Obama à la déclaration sans fondement au sujet des femmes marocaines et turques, de la faim dans le monde, récemment, aux chroniques sportive de Vandeweghe : comprenne qui pourra.
Pouvons-nous également rappeler que monsieur Vandeweghe n’en est pas vraiment à son coup d’essai ? Le 7 mai 2007, il écrivait dans DM au sujet du tennis féminin et de Serena Williams : ‘Nous parlons ici d’un sport qui est une farce, où cette année une grosse négresse est venue de sa plage de Floride, a fait deux profondes génuflexions et à sa grande surprise a constaté qu’elle pouvait se relever sans aide, dans la foulée elle a commandé un billet pour Melbourne et a remporté sur place le premier grand chelem de l’année.’ Le 10 novembre de cette même année, il qualifiait, de nouveau dans DM, le tennis féminin ‘d’engraissage’ et Serena Williams de ‘la Truie suprême’. Le 7 décembre 2013, il écrivait dans De Standaard et dans une chronique intitulée ‘FC Homo’ : ‘L’homosexualité en sport est un sujet chargé. En premier lieu, pour les holebi’s qui n’ont aucune affinité avec le sport mais qui pensent que tous leurs congénères sont remisés de force dans le placard par ces effroyables machos et bitches d’hétéros. Mauvaise supposition. J’ai pratiqué le sport d’équipe pendant 17 ans dans 14 équipes différentes et je ne me souviens d’aucun homo.’
Les nègres, les femmes, les homos : c’est une liste bien connue. Dans ‘Comedy Casino’, cela passerait peut-être de justesse. Le journalisme de qualité ‘empirique’ nous semble d’un genre fondamentalement différent.
Le KVS veut-il dans ces lignes dépeindre Hans Vandeweghe comme un incorrigible raciste et réduire tous les récents incidents en Flandre teintés de racisme à ses impairs ? Deux fois non. Le cartoon Obama, le graffiti nègre sur la façade de Peter Verlinden et certainement le dossier sur le racisme au sein de la police anversoise qu’un autre journal flamand a publié, et qui a reçu un accueil particulièrement tiède : ceux-là sont d’un autre calibre.
Mais tous ces incidents réunis créent un climat où le racisme, petit et grand, devient de plus en plus socialement acceptable. Le KVS s’en inquiète. Nous sommes aussi d’avis que le journal De Morgen se trompe terriblement d’adversaire et de combat lorsqu’il encourage les invectives à l’encontre des Africains dans ses pages, ou à l’encontre de la Flandre politiquement correcte ou sursubventionnée, qui apparemment, peut juste la fermer. N’est-ce pas là, justement, qu’il devrait chercher ses lecteurs de demain ? Parmi les urbains de plus en plus nombreux, jeunes, instruits, curieux, cultivés et cosmopolites, dont les origines et la réalité s’entremêlent de façon irréversible ?
Quoi qu’il en soit, dans ce théâtre flamand, nous sommes convaincus que c’est précisément là que se trouvent notre avenir, nos artistes et nos publics. Le KVS nourrit plus que jamais l’ambition de s’ouvrir tout grand au monde qui habite aujourd’hui déjà en Flandre.
Incontestablement, un nouveau mouvement est nécessaire, qui change la vanne ressassée ‘politiquement correct’ en qualificatif positif et qui s’engage sans compromis dans la lutte contre le racisme émergent. Les mots vigilants d’entrepreneurs comme la designer bruxelloise Rachida Aziz forment dans ce cadre un fil conducteur indispensable. Elle écrivait récemment dans De Standaard : ‘En 2020, deux jeunes sur trois à Anvers auront un passé d’immigration. A Bruxelles, dans certaines communes, aujourd’hui déjà, plus de 90% des habitants ne sont pas autochtones. Ce sera un coup très dur pour l’économie si ces personnes sont exclues en tant que client ou employé. La Belgique le comprend, mais elle choisit explicitement de ne pas réagir. Cela provient du fait que le racisme est profondément ancré dans notre société.’
Toute l’équipe du KVS