Voyage au Centre « inter » culturel…

Actif dès le début des années 80, inauguré sous sa forme actuelle en 1988 par Léopold Sedar Senghor, le Centre culturel d’Etterbeek a fait le choix de l’interculturalité. C’est cette ligne conductrice, apparue comme une évidence, qui a forgé la cohérence du lieu à travers les années.

La Concertation des Centres culturels bruxellois est allée à la rencontre de Bernadette Van Gameren (B.V.G.), animatrice-directrice du Centre, et de Thierry Noville (T.N.), programmateur de la musique du monde et du Jazz.

1. Bernadette, peux-tu nous raconter les débuts au Centre culturel d’Etterbeek ? Depuis quand y travailles-tu ?

B.V.G. : Je suis arrivée en 1978. A cette époque, je gérais déjà les projets culturels de la commune. En 1980, une association a été créée à partir du travail de quartier des associations d’Etterbeek. Celles-ci se réunissaient afin de discuter des questions culturelles, le plus souvent liées à l’enfance et à la jeunesse. De ces réunions sont nés des projets qui existent toujours à l’heure actuelle, par exemple la Ducasse aux gosses.

Au départ, nous n’avions pas de lieu propre pour gérer l’espace culturel de la commune. Nos activités se déroulaient sur les plaines de jeux et dans les salles communales. Dès que nous avons pu nous implanter dans un lieu fixe, nous avons mis sur pieds de nombreuses activités qu’il nous était impossible de réaliser auparavant. De plus, nous en avons profité pour déployer celles qui existaient déjà depuis quelques années. Le Foyer culturel d’Etterbeek est devenu l’Espace Senghor en 1988.

2. La question de l’interculturalité a toujours été la « marque de fabrique » de l’Espace Senghor…

B.V.G. : Oui, dès le début, la question de l’interculturalité a fait partie de nos préoccupations.

Au départ, plusieurs projets ont été développés autour de cet axe, notamment des formations en langue arabe données par des professeurs issus de l’immigration marocaine. C’est à cette période qu’ont été créées « Les Rencontres d’Ici et d’Ailleurs. Aujourd’hui encore, ces Rencontres ont lieu plusieurs fois par an.

Dans les années 80, la Cocof rémunérait déjà des animateurs pour réaménager et animer les aires de jeux. Aujourd’hui, cet aspect est intégré dans les programmes de cohésion sociale, où la notion d’interculturalité occupe une place prépondérante. Celle-ci est en effet omniprésente dans le travail du Centre, tant au niveau de la diffusion que de l’aide à la création ou du travail de quartier.

3. La musique est également devenue votre principale spécificité. Est-elle interculturelle, elle aussi ?

B.V.G. : Effectivement, le Senghor a décidé de se spécialiser afin d’éviter que la politique de programmation du lieu ne soit « éclatée ». Même si le Centre prend le parti d’une programmation large, celle-ci se focalise néanmoins sur certaines spécificités, notamment la musique. A ce sujet, Thierry Noville est arrivé en 1998. C’est lui qui a réellement développé l’axe musique du monde et jazz.

T.N. : Aujourd’hui, nous proposons une vingtaine de concerts de musique du monde et environ 4 concerts de jazz par an. ce qui est peu pour être visible dans le monde du jazz, où de nombreux lieux spécialisés existent. J’ai alors souhaité apporter une plus-value à la programmation jazz du Senghor, je voulais trouver un fil rouge, définir une identité forte. Pour y parvenir, j’ai donc naturellement choisi d’allier le volet « interculturel », propre au Senghor, à celui du jazz. Cela peut paraître étrange de premier abord, mais voyez plutôt : la limite entre le jazz et les musiques du monde est ténue. Si vous prenez le jazz manouche par exemple : est-ce de la musique du monde ou du jazz ? Il est difficile de ranger un type de musique dans une seule catégorie.

Bref, cette particularité est devenue l’un des étendards de la maison. Depuis que le Senghor programme un jazz métissé, le public est au rendez-vous, et la couverture médiatique facilitée. En effet, le public rapproche l’identité du lieu à un type spécifique d’activité, ici axée autour de l’interculturalité. Cette spécialisation a également permis au Senghor de bénéficier d’un soutien plus régulier de la part des médias.

4. Le Senghor propose également un volet musique contemporaine. Pouvez-vous nous en parler ?

B.V.G. : En 2005, Marie-Christine a mis sur pied un volet « musique contemporaine », en partenariat avec l’Ensemble Nahandove, la Sbam, le Forum des Compositeurs avec lesquels a été crée le cycle des « Focus » qui ont lieu le dimanche matin, six fois par an. Lors de cette activité, un compositeur vient présenter son œuvre et sa démarche artistique. Le but est d’inviter le public à aller plus loin dans sa réflexion sur la musique contemporaine. Lors de ces matinées, la convivialité est de rigueur : les musiciens sont au sol, devant la tribune afin de susciter un rapprochement et un véritable contact avec le public.

L’idée, c’est d’offrir un espace à l’ensemble des opérateurs de musique contemporaine pour qu’ils puissent se retrouver et organiser des projets. Nous essayons de favoriser les synergies entre partenaires. Pour y parvenir, nous accueillons, par exemple, le Festival Loop, événement organisé par le Forum des Compositeurs à l’Espace Senghor. Il a pour objectif de créer une dynamique entre tous les participants (compositeurs, musiciens, etc.). Ces synergies aboutissent parfois à des projets qui sont intégrés à Ars Musica.

5. Tu as évoqué un exemple de partenariat de l’Espace Senghor. Quelles sont les autres collaborations soutenues par le Centre ?

B.V.G. : Nous avons énormément de partenaires par secteur et ce, depuis toujours, même si ceux-ci évoluent au fil du temps. Sur une année, nous dénombrons plus d’une vingtaine de collaborations. A Etterbeek, il existe peu d’associations culturelles ; le monde associatif communal s’inscrit davantage dans une logique de services au public, ou s’adresse à la jeunesse. Par conséquent, les partenariats en termes de programmation et diffusion culturelle s’établissent essentiellement avec des opérateurs localisés en dehors de la commune d’Etterbeek.

A partir de 1988, la programmation s’est structurée peu à peu à partir des disciplines de base. Les arts de la scène se sont développés, notamment via le rapprochement de metteurs en scène qui se réunissaient au Senghor pour partager leurs expériences sur une période précise. Nous avons collaboré avec le Théâtre de l’L, le CC Jacques Franck et La Balsamine, et d’autres opérateurs qui accueillaient la jeune création dans leurs murs.

Dans ce cadre, nous avions créé, sous la houlette de Roger Burton, un abonnement pour promouvoir la découverte auprès du public. Un total de 2000 personnes s’y est abonné ! Cette formule a connu un véritable succès mais a du être abandonnée, faute de ressources humaines suffisantes. De plus, j’avais en charge la direction de cette maison, et il m’était impossible de tout gérer, d’agir sur tous les plans. J’essayais de diriger nos forces vers des objectifs plus larges tels que le développement de nouveaux partenariats par exemple.

C’est ainsi que le Senghor a été un des points de chute des premières initiatives du Kunst Festival des Arts et, notamment, de son premier Bal Moderne.

J’avais également pour préoccupation de faire vivre le lieu au maximum de ses potentialités et d’animer l’ensemble de ses espaces.

Aujourd’hui, les arts de la scène sont toujours soutenus par le Senghor : ils font partie d’un volet « aide à la création ». Nous mettons à disposition notre salle pour deux créations de jeunes compagnies par saison, et nous avons un programme de résidences en partenariat avec le théâtre de l’L.

Nous avons aussi scellé des partenariats dans le cadre du développement de l’axe « cohésion sociale », notamment en favorisant le développement des activités extrascolaires pour les 6-12 ans. Ces collaborations ont un rôle particulier car elles permettent de donner une image différente des institutions culturelles et, par là même, d’en faciliter l’accès.

Un exemple parlant est celui de l’expérience de la formatrice « alpha » de l’asbl « Lire et Ecrire ». Après s’être aperçue qu’un certain nombre de blocages compromettaient le processus d’apprentissage, elle a intégré à ses cours d’autres moyens d’expression, notamment les arts plastiques. Malgré quelques réticences au départ, cette démarche a finalement permis, via la création d’œuvres collectives et la dynamique relationnelle y étant liée, d’accélérer l’assimilation de la langue. Cette rencontre a permis non seulement de créer des synergies entre les animateurs des ateliers FLE (ateliers en français langue étrangère) et ceux des ateliers d’art plastique de chez nous, mais aussi de stimuler l’alphabétisation via la créativité et l’initiation à la culture.

T.N. : En ce qui concerne les partenariats dans le cadre de la musique, il arrive que je joue un rôle plus informel grâce à mes contacts. Je deviens alors un intermédiaire, je crée des synergies entre les personnes avec lesquelles j’ai collaboré. Par exemple, je mets en relation des artistes de musique du monde avec certains opérateurs, notamment d’autres programmateurs ; j’essaie de susciter des collaborations entre musiciens belges et étrangers, en essayant de leur obtenir des bourses. Il arrive aussi que je facilite les collaborations en intervenant dans les frais des artistes (billets d’avion, etc.). En outre, j’essaie au maximum de mettre à disposition la salle afin de permettre aux artistes de se produire devant un public. Dans certains cas, les moyens dégagés peuvent même être utilisés pour la production d’un disque.

6. Vous avez aussi toujours favorisé des activités « jeune public »…

B.V.G. : Oui, en effet, nous organisons depuis le début des activités à destination du jeune public. Les P’tits quatre heures des grands samedis, par exemple, est l’une des premières à avoir été créée. Celle-ci était à l’époque itinérante : elle dépendait de la disponibilité des locaux de la commune. Aujourd’hui, en fonction des disponibilités de la salle, nous essayons, en plus du samedi, de programmer un spectacle « jeune public » le vendredi, à destination des scolaires.

Notre programmation « jeune public » est notamment alimentée grâce au repérage au Festival de Huy. L’aide à la création profite également au jeune public : la salle est mise à la disposition des créateurs issus de compagnies spécialisées dans ce type de prestations.

7. Au cours de ta carrière au l’Espace Senghor, as-tu pu observer une évolution des publics qui participent aux activités du Centre ? Peux-tu nous toucher un mot sur les actions de proximité engagées auprès des populations fragilisées ?

B.V.G. : D’une part, aujourd’hui, Etterbeek est le point de chute des fonctionnaires européens. Ceux-ci participent volontiers aux activités proposées par le Centre, en particulier les concerts de musique du monde. Ils sont également demandeurs d’un lieu pour leurs propres activités. Cette évolution de la population locale transforme la notion d’interculturalité, en la forçant à prendre un nouveau tournant.

Par ailleurs, suite au développement massif et à la diversification de l’offre culturelle sur le territoire bruxellois, le public se déplace davantage en fonction de ses affinités, il se détache donc plus facilement de sa commune d’origine. Nous avons remarqué, à ce sujet, que la consommation culturelle peut véritablement différer d’une culture à l’autre.

T.N. : Ces caractéristiques ont également complexifié les pratiques en ce qui concerne la promotion des événements. En effet, la communication doit, d’une part, s’adapter à la diversité des publics (origines socioculturelles, économiques, etc.), et d’autre part, se créer une place parmi le foisonnement des supports promotionnels diffusés à Bruxelles. A l’heure actuelle, les canaux de diffusion doivent être multipliés pour toucher tous les publics.

B.V.G. : Concernant l’ouverture des activités culturelles à un large public, notons également que le Senghor collabore avec Article 27.

8. Comment le Senghor se positionne-t-il par rapport à la place de l’art et de la culture dans la capitale de l’Europe ?

B.V.G. : Dans le cadre de Métropole 2014, l’Echevin de la culture de la commune a décidé de déposer un projet qui tourne donc autour de la dimension européenne. En effet, il considère qu’Etterbeek, par sa position centrale, et par le fait qu’elle abrite les institutions européennes au sein de la capitale de l’Europe, est un peu la « capitale au sein de la capitale ». Le Centre culturel serait, le cas échéant, évidemment partie prenante de ce projet.

Par ailleurs, le Bureau de Liaison Bruxelles-Europe installé à Etterbeek est le bureau d’accueil officiel d’information de la Région de Bruxelles-Capitale pour les fonctionnaires européens. Celui-ci diffuse des informations culturelles notamment sur nos ateliers et manifestations et répond par là-même à la demande du public européen.

9. Par rapport à la diversité de l’offre culturelle sur le territoire bruxellois, que penses-tu de la volonté de spécification de certains lieux ?

B.V.G. : A Bruxelles, chaque lieu culturel doit avoir son identité propre. Dans l’action culturelle, il faut être conscient qu’on ne peut pas jouer tous les rôles. Il est nécessaire de mener une politique articulée et concertée, qui est interdépendante du territoire où elle s’applique, puisque les offres de programmation diffèrent d’une commune à l’autre. La spécialisation est nécessaire pour travailler de manière efficace, même si certains axes de programmation, comme le cinéma ou le jeune public par exemple, restent des invariables de la plupart des Centres culturels de par la forte demande du public au niveau communal.

Chez nous, pour le Ciné Club, la réflexion est la même. Parmi les 400 à 500 films qui sortent chaque année en Belgique, le Senghor en sélectionne une série représentative des sujets de société actuels. Le fil conducteur privilégié du Centre s’axe donc ici sur une problématique sociétale forte. Cette ligne se retrouve également dans la programmation en arts de la scène. En effet, j’encourage particulièrement les projets qui s’appuient sur un contenu riche qui suscite la réflexion.

La spécialisation concerne donc parfois davantage les thématiques abordées que le type d’activités proposées. Car, même si la tendance d’aujourd’hui vise à faire certains choix en termes de programmation, nous serions désolés de devoir abandonner le Ciné club car il attire un véritable public, et occupe, en ce sens, une place importante au sein du quartier.

10. Envisages-tu des projets de rapprochement de l’Espace Senghor avec d’autres Centres culturels bruxellois ? As-tu déjà des pistes de collaborations possibles « au niveau transversal » ?

B.V.G. : Jusqu’à ce jour, nous n’avons pas mené de projet s’appuyant sur une véritable articulation avec d’autres Centres culturels. Cependant, le Senghor garde une position d’ouverture à ce niveau.

11. Contacts et information

Espace Senghor – Centre Culturel d’Etterbeek

Chaussée De Wavre, 366
1040 Etterbeek
02 230 31 40
info@senghor.be
www.senghor.be