L’Etat ne peut, hélas, plus prendre en charge tous les besoins de la culture. La France a des entreprises et des aides fiscales qui sont des exemples possibles. Rencontre avec Catherine Ferrant de la Fondation Total et directrice du Mécénat Total.

Il faut se rendre à l’évidence. L’Etat ne parviendra plus, dans un avenir raisonnable, à subsidier autant qu’il le faudrait la culture et, hélas, dans ses nouvelles priorités, les prisons passent avant les musées. Il faut donc faire appel à des mécanismes pour inciter le privé à investir dans ce domaine sans pour autant se substituer aux obligations de l’Etat et sans influencer les choix des opérateurs culturels. On a vu en Belgique le succès du tax shelter pour stimuler le cinéma. Depuis des années, on réclame en vain l’extension du système de déduction fiscale aux autres arts. Il est intéressant de voir ce qui se fait en France et, par exemple, à la Fondation Total, devenue un acteur majeur dans la culture. La création de la section des arts de l’Islam au Louvre? Grâce à Total. Les grandes expos au Quai Branly sur les Dogons et maintenant, les Legas? Total. Le Louvre- Lens et sa dernière expo sur les Etrusques? Total. Les expos à l’Institut du monde arabe (IMA)? Total. L’accès vers la culture aux enfants ou aux femmes défavorisées? Total.

La France a la fierté

Nous avons rencontré Catherine Ferrant, déléguée générale de la Fondation Total et directrice du Mécénat Total. Elle peut gérer bon an, mal an, un budget total (mécénat recherche, social, culture) de vingt millions d’euros par an. Peu sans doute, par rapport aux bénéfices souvent engrangés par Total, mais des budgets très importants par rapport aux besoins culturels.

Catherine Ferrant est belge et fut une brillante journaliste au « Soir » avant de diriger la communication à Petrofina et de rejoindre ensuite Total à Paris. Elle voit bien la différence France-Belgique. Certes, le monde culturel belge souffre du départ vers l’étranger, depuis vingt ans, des centres de décision de nombreuses grandes firmes. Il est plus difficile d’obtenir des mécénats depuis Amsterdam, ou Londres. Mais il n’y a pas que cela.

« La France a une énorme fierté pour sa culture et son passé. C’est un pays considéré dans la majorité des pays où Total se trouve, comme le plus beau musée du monde. La Belgique, elle, n’a pas cette vénération pour sa culture et ses musées. Elle s’est tournée vers l’image (BD), la chanson (Brel), mais on n’y trouve pas l’idée de défendre la grandeur d’une culture. Je le vois même dans un tout autre domaine, celui de l’entreprise, où les ingénieurs de Total ont l’idée de la grandeur de leurs outils. En Belgique, et surtout en Flandre, en fonction d’une culture plus anglo-saxonne, on se focalise davantage sur le produit et le client que sur l’outil de production. »

Bien sûr, il y a aussi les différences fiscales importantes qui jouent un grand rôle. En France, une Fondation et le Mécénat, peuvent utiliser 60% des montants investis en « dons » pour diminuer d’autant, leur impôt net sur les bénéfices.

20 millions par an

Les objectifs et centres d’intérêt de la Fondation Total sont plus larges que la seule culture et le seul patrimoine culturel. L’idée de la Fondation est née en 1992, il y a vingt ans, dans la foulée du Sommet de la Terre à Rio. Total décida alors de créer une Fondation qui aiderait la recherche sur la biodiversité marine. Non sans parfois des problèmes quand il fallut gérer la catastrophe de l’ « Erika » en 1999.

En 2008, les objectifs de la Fondation se sont élargis en s’ouvrant à la culture et aux problèmes de solidarité et d’exclusion sociale. Pour des raisons de souplesse, les efforts sont partagés entre la Fondation et le Mécénat, soumis à des obligations légales différentes. Mais en terme d’effets, les deux « bras » sont semblables : la Fondation investit 50 millions d’euros en cinq ans, et le Mécénat, dix millions par an. Le mécénat de Total peut agir dans l’urgence en aidant par exemple, les réfugiés syriens ou les victimes de l’ouragan aux Philippines.

Ce Mécénat a trois axes. D’abord, la recherche avec le programme sur la biodiversité marine et l’autre, axé sur la santé, au travers d’un partenariat avec l’Institut Pasteur dénommé Chaire Françoise Barré Sinoussi (la Prix Nobel). Total finance des recherches sur le Sida et sur les pathologies infectieuses émergentes, souvent liées aux pays où la société est implantée.

Le second axe est celui de la « réparation » ou de la « reconstruction » : accès à la santé en Afrique, lutte contre la fracture sociale en France, action en faveur de la cohésion sociale. La Fondation appuie depuis 2009 les actions des gouvernements successifs en faveur de la cohésion sociale et de l’accès à l’éducation et à l’emploi.

Il y a enfin, le volet culturel que Catherine Ferrant appelle « célébration », « ce qui aide à faire rêver ». Total choisit souvent ses soutiens en fonction des pays où elle est implantée. Lors du dernier Festival d’Avignon, où les créateurs africains étaient nombreux, Total, actif en Afrique, fut un des grands mécènes du Festival.

Total soutient des initiatives de long terme comme la section Islam du Louvre dont parle Henri Loyrette, le charismatique directeur du musée qui vient de partir : «  En vingt ans, la nature même du mécénat a changé. Dans le domaine de l’art, le rôle des fondations d’entreprise a évolué de pair avec celui des grandes institutions culturelles : elles se rencontrent sur de multiples terrains alors qu’avant, la seule porte d’entrée était l’organisation d’expositions. Désormais, les champs dans lesquels l’entreprise peut intervenir et la complexité des projets font que les liens sont plus nourris. Ils requièrent une grande fidélité. »

Dangers

La Fondation aide aussi à la circulation des expositions. Celle sur l’âge d’or des sciences arabes, montrée à l’IMA, a, ensuite, grâce à Total, voyagé en « kit » dans le monde arabe. De même, Total a fait circuler en Afrique, l’hommage rendu par le musée du Quai Branly à Alioune Diop, l’intellectuel sénégalais qui a joué un rôle de premier plan dans l’émancipation des cultures africaines, fondant notamment la revue « Présence africaine ».

Bien sûr, un mécène privé rend méfiant. Cherche-t-il d’abord à se donner une meilleure image de marque, à exercer une « soft influence »? Certainement. «  C’est vrai, répond Catherine Ferrant, que Total représente tout ce qui fait peur aux Français : la pollution, le risque industriel, l’évasion fiscale, la Françafrique. Alors, entrer en contact avec les maires locaux ou les ONG et démonter les idées reçues fait partie d’une démarche d’apprentissage de la complexité. Quand nous intervenons dans le social, la recherche ou la culture, nous ne disons jamais aux acteurs ce qu’ils doivent faire, mais on veut aider l’efficacité à long terme, car l’entreprise à un besoin de cohésion sociale. »

Une autre objection majeure serait que ces aides privées amèneraient l’Etat à se défausser plus facilement de ses obligations. «  Il semble évident, répond Catherine Ferrant, qu’en France ou en Belgique, on atteint sans doute une limite à ce que peut financer l’Etat. Et l’apport du privé n’est pas là pour se substituer à l’Etat. Un mécène s’interdit de s’immiscer dans les choix des institutions qu’il aide. Nous accompagnons de grandes institutions comme le Louvre, dans la durée, sans vouloir influer sur leurs choix. En matière d’art contemporain, c’est parfois plus difficile d’agir car le marché est très présent. Alors, nous choisissons d’accompagner des personnalités dans leur travail comme ce que nous faisons avec Jean de Loisy, directeur du Palais de Tokyo qu’on aide dans l’exploration qu’il va faire de la scène artistique asiatique pour identifier des artistes à faire venir au Palais de Tokyo. »

En Belgique

Le mécénat culturel porte aussi sur la diffusion de la culture. «  Nous avons, par exemple, soutenu le musée mobile du Centre Pompidou et obtenu que le Louvre, le mardi, jour normal de fermeture, s’ouvre exceptionnellement à des groupes de mille femmes venues de quartiers défavorisés. De même, l’accès des enfants à la pratique artistique, y compris l’opéra, comme nous l’avons fait avec l’Opéra de Paris, l’accès à la connaissance de la culture, apparaît de plus en plus comme le vecteur le plus puissant de connaissance de soi, d’expression paisible, sensible et partagée de sa part d’universel. »

En Belgique aussi, Total est actif et soutient Europalia, le Concours reine Elisabeth, Flagey, le nouveau musée Mas à Anvers. Il poursuit en réalité la politique de mécénat que pratiquait déjà Petrofina qui avait financé la restauration de la maison Erasme à Anderlecht ou les recherches du prix Nobel Christian De Duve. Total Belgique prépare avec La Monnaie un projet innovant de donner accès à l’opéra aux gens en prison ! Il soutient aussi le futur musée de la céramique qui va s’ouvrir à La Louvière.

« La culture est un chemin de construction de soi et de respect des autres, de compréhension du monde. »

Auteur: GUY DUPLAT
Source: La Libre (mis en ligne le 14 décembre 2013)