Ekaterina Samutsevitch, 31 ans, participe ce soir à 21h30 à Bozar à un débat sur « Arts, genre et activisme » dans le cadre de « L’été de la photographie ». Elle faisait partie des trois Pussy Riot emprisonnées pour avoir entonné un chant punk anti-Poutine dans la cathédrale de Moscou. Condamnée à deux ans d’emprisonnement, elle fut libérée en septembre 2012. « Je ne viens pas comme membre des Pussy Riot, nous dit-elle d’emblée. Le groupe existe encore mais composé de membres anonymes agissant underground. Je viens comme artiste activiste et féministe. Avec Natalia Eryomenko qui est avec moi, nous sommes membres d’une fondation, la Vera Ermolaeva Foundation, dont le but est l’art et le féminisme. C’est une plate-forme pour aider les artistes et les femmes. »

Ekaterina Samutsevitch constate qu’après les jeux de Sotchi où tous les yeux étaient braqués sur la Russie, la situation est « redevenue comme avant », voire « pire« . Les tensions en Ukraine n’ont fait qu’ »exacerber le nationalisme en Russie ».

Comment peuvent-elles, comme artistes, jouer avec les lignes rouges du régime ? « La Russie reste une société très conservatrice axée sur les valeurs familiales. Par définition, nous agissons sur les lignes rouges, sur les bords, comme le faisaient les Pussy Riot. Nous parlons d’actionnisme et plus d’activisme. L’activisme est lié plus directement à la politique, l’actionnisme est la manière d’agir via l’art. »

Parler d’actionnisme renvoie aux actionnistes viennois, aux Guerilla Girls américaines. Sont-ils des exemples pour elles ? Elles connaissent bien tous ces précédents et s’en inspirent.

Eglise et KGB

Comment jugent-elles la situation des femmes en Russie, coincées entre le régime de Poutine et les prescrits de l’Eglise orthodoxe ? Elles répondent d’un trait : « Mais les deux sont interconnectés. Le patriarche de Moscou est un ancien du KGB. Poutine et lui sont liés. C’est plus une question de monnaie et de pouvoir qu’une question de religion. »

La situation pour les libertés est devenue pire jugent-elles. « Une des dernières lois promulguées, et cela suscite l’inquiétude même des juges, autorise à poursuivre quelqu’un, n’importe qui participant à une manifestation en le jugeant personnellement responsable de tout ce qui s’y passe. Pour la cause des femmes, on pouvait encore, il y a deux ans, manifester en rue pour la journée mondiale de la femme, aujourd’hui cette manifestation est interdite. »

Jugent-elles que l’Occident réagit assez à tout cela ? « Il est évident que Poutine utilise le gaz pour faire taire l’Occident. Il faudrait pourtant collaborer de part et d’autre, car nous avons parfois le même type de problèmes. Je pense aux nationalismes qui poussent aussi en Occident. Je remarque et je regrette par exemple, que nous artistes russes, ne pouvons plus venir à Kiev depuis le nouveau gouvernement. »

Pour les deux artistes féministes, l’art et les femmes sont-ils les moyens rêvés de faire évoluer la société ? « Bien sûr, c’est notre but. Nous pensons pouvoir faire bouger les choses et c’est bien pour cela que la pression contre nous a été si forte. »

Auteur: Guy Duplat
Source: La Libre (mis en ligne le 17/06/2014)