« Boîtes de facturation »

Dans le milieu du spectacle, le CDI est un mot quasi inconnu. Un comédien peut être engagé, mais souvent sur de courtes périodes. La plupart du temps, les théâtres et producteurs n’engagent tout simplement pas et demandent aux artistes de facturer leurs prestations. Or, peu d’entre eux – il y en a néanmoins – peuvent se permettre d’être indépendants, entendez : plus de 600 € de cotisations sociales par trimestre et aucune aide sociale. C’est pourquoi le système de « portage salarial », assuré par des ASBL comme Smart ou Merveille, s’est largement répandu dans le milieu. Ces « boîtes de facturation », comme disent les artistes, jouent les intermédiaires entre « prestataire » et « donneur d’ordre », en produisant des contrats de travail qui permettent à l’artiste d’être assimilé, même pour une très courte période, à un salarié. Les comédiens peuvent ainsi travailler dans la légalité vis-à-vis de l’Onem, tout en continuant à toucher leurs allocations de chômage les jours où ils ne travaillent pas. Les désavantages de la formule existent et sont régulièrement pointés par les syndicats : une partie de la rémunération est empochée par la boîte intermédiaire, les garanties sociales sont moindres que pour un salarié ordinaire, les liens de subordination sont flous et le système, dans son ensemble, n’encourage pas l’embauche.

Un statut qui n’en est pas un

Problème : pour avoir droit à des indemnités de chômage complètes, un travailleur de moins de 36 ans doit aligner 312 jours de travail salarié sur une période de 18 mois. Une condition quasi impossible à remplir pour les « intermittents » du spectacle, soumis au rythme des tournées et des « saisons » et dont les répétitions ne sont pas toujours comptabilisées comme jours de travail. En 2002, la « règle du cachet » a donc été mise en place. Elle permet aux artistes interprètes (comédiens et musiciens) de convertir leur rémunération brute en jours de travail d’après un salaire journalier de référence (actuellement 37,70 €). Le compte est donc généralement plus vite atteint. Ensuite, pour maintenir leurs allocations de chômage dans le temps, sans dégressivité, les artistes devront prouver au minimum une prestation artistique de courte durée par an. Ils pourront aussi refuser un emploi « non artistique », s’ils peuvent prouver 156 jours de travail artistique (également soumis à la règle du cachet) au cours des 18 derniers mois. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui le « statut d’artiste » qui, on le voit, n’en est pas un. En Belgique, l’artiste est aujourd’hui assimilé le plus souvent à un chômeur, jouissant d’un statut « relativement » protégé. Malgré ses défauts, ce « statut », régulièrement remis en cause,
est farouchement défendu par les comédiens pour qui il représente actuellement la seule alternative viable.

Un laboratoire pour penser la protection sociale ?

Le nombre de personnes ayant obtenu une indemnité en tant qu’artiste a doublé depuis 2004, passant de 4705 à 8367 personnes. Trop, aux yeux de l’Onem, qui entend restreindre les conditions d’accès à ce « statut ». En réalité, l’augmentation de ces bénéficiaires est sans doute imputable à une meilleure connaissance des règles en vigueur, mais aussi à certains abus dans l’application de la règle du cachet, étendue à des secteurs non artistiques, avec la complicité des boîtes de facturation. Si les comédiens s’inquiètent de la situation, ce dernier soubresaut a cependant le mérite d’attirer l’attention sur une autre difficulté : dans un contexte socioéconomique bouleversé, caractérisé par la « flexsécurité » et la paupérisation, la mobilité et l’intermittence sont-elles encore l’apanage exclusif de l’« artiste interprète » ? Que dire de la masse des intérimaires « non artistes » ? Que dire des « intellos précaires » ? Quel sort réserve-t-on aux chercheurs, journalistes, écrivains, artistes plasticiens ? Plutôt que de se constituer chasse gardée, le « statut » de l’artiste ne doit-il pas être pensé comme un laboratoire pour mettre en place d’autres protections sociales ? La question, soulevée par le sociologue Pierre-Michel Menger dans « Portrait de l’artiste en travailleur » (éd. Seuil, 2003), mérite d’être posée. La culture
est sans frontières et doit être défendue comme telle.

 

MAIS AUSSI :

P 18 : Jeux de rôles : « De la galère ordinaire à l’exception « bankable », de la voix off au face caméra, de la pub à la scène, le comédien jongle avec les rôles, y compris dans les coulisses. Lever de rideau sur un métier qui se veut d’artiste – et pas seulement dans le statut. »

P 19 : Profession acteur : « Vous êtes venus faire du théâtre mais, maintenant, une question : pour quoi faire ?, demandait Bertolt Brecht. Il y a mille raisons, bien mystérieuses, de vouloir être comédien. Et mille autres raisons, tout aussi insaisissables, de vouloir le rester, envers et contre tous les paradoxes d’un art qui est aussi métier, d’un faux semblant qui quête le vrai, d’un geste désintéressé qui est aussi volonté d’insertion, voire de reconnaissance. »

P 34 : Premier rôle, seconde vie : « Un jour, j’ai croisé Hannibal Lecter dans une friterie. Le cinéma, ça ne payait plus. Il en avait connu des succès… Ça n’a pas suffi. On ne parlait plus vraiment de lui. »

Magazine Victoire 18.02.12

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Publication le 18.02.12 | Source : Victoire p 33