Un moyen de transport en commun

Précautions d’usage

Le CESEP[1] a organisé, à la demande de la Concertation des Centres Culturels bruxellois (CCCB), un accompagnement en conception, gestion et évaluation de projet. L’enjeu était de pouvoir passer d’un modèle de concertation à un modèle de coopération en réseau tout en se fédérant autour d’un projet politique commun de développement culturel à Bruxelles.

Ce travail s’est déroulé de juin 2006 à décembre 2008. Les animateurs-directeurs des centres culturels bruxellois de la Communauté française[2], des observateurs[3] de la vie politique et culturelle, des invités[4] ont relevé le défi de penser collectivement l’action socioculturelle à Bruxelles, d’auto-évaluer les actions menées par ces centres, d’aboutir à un véritable travail de réflexivité sur ce que pourrait être l’action socicoculturelle demain et plus particulièrement celle de centres culturels en réseau.

C’est donc au terme de ce trajet parcouru ensemble que j’ai accepté d’écrire ce texte[5].

Des mutants

Dès le début des années 90, les directeurs des centres culturels bruxellois ont initié une dynamique de concertation. L’idée de « concertation bruxelloise» n’est donc pas récente.

Début des années 2000, une nouvelle génération d’animateurs-directeurs tentent d’instituer cette concertation et négocient avec les pouvoirs publics une reconnaissance comme Centre Culturel Régional, Agence Régionale de Développement culturel ou encore envisagent un contrat de coopération culturelle (thématique et/ou territorial). Peine perdue.

Comme d’autres, l’année 2000 est  une année charnière. Pour la première fois, à Bruxelles, à l’occasion de Bruxelles 2000, les frontières sectorielles sont transgressées, les murs linguistiques franchis, des réseaux renforcés.

Entre temps, le dialogue politique et institutionnel entre francophones et néerlandophones se dégrade considérablement.

C’est aussi à cette époque que naîtra « de Brussels Kunstenoverleg /le Réseau des Arts à Bruxelles ».

Cette initiative connaît les mêmes débuts que la CCCB à une nuance près et non des moindres. Des acteurs culturels issus des deux communautés réfléchissent, se concertent, élaborent une spécificité culturelle propre à Bruxelles.

En 2007, certains centres culturels bruxellois signeront les accords de collaboration culturelle entre les institutions culturelles néerlandophones, francophones et plurilingue à Bruxelles, une manière de jeter des ponts entre ces différents réseaux. Toutefois, les centres culturels tiennent à marquer leurs spécificités et n’abandonnent pas un projet de reconnaissance institutionnelle pour autant.

Soutenus dès juin 2006 par le service de la formation des cadres, ils ambitionnent de passer d’un modèle de concertation à un modèle de coopération en réseau, de participer avec ces autres opérateurs culturels bruxellois à la définition et à la construction d’un projet politique de développement culturel, de faire œuvre commune traversant les frontières linguistiques et sectorielles.

Qu’est-ce qui fait que durant des mois, ils se sont retrouvés malgré une mort annoncée du champ socioculturel, une précarisation de leurs métiers, le départ de certains ?

Qu’est-ce qui les anime ?Une question de survie ? D’engagement ? De responsabilité ? Un enjeu de taille ? Un petit peu de tout sans doute.

Pourquoi en plus de tout ce qu’ils font, ils ont pris du temps pour réfléchir à comment « faire société »ensemble sur de l’hybride et du différent dans une ville toujours plus internationale, toujours plus complexe, toujours plus illisible[6] ?

Qui est donc prêt aujourd’hui à partager l’illisibilité de Bruxelles, sa complexité institutionnelle, sa configuration géopolitique, sa configuration économique et sociologique, son identité, son destin ?

Une richesse subversive

Le propre des centres culturels est de nous inviter à vivre des expériences « ontologiques »dont l’enjeu majeur reste de déconcerter l’esprit, le mettre en tort, déconstruire nos représentations du monde, percevoir ce que pourrait vouloir dire « le vivre en société », « le faire société ».

Ces centres culturels mènent des opérations culturelles. A l’instar des opérations commandos, ils tentent de transgresser les frontières habituelles des champs culturel, social, éducatif, politique, artistique…

Des opérations commandos à double vitesse.

Celle de l’urgence où il s’agit d’agir vite, de s’occuper sans retard d’une situation particulière, bien souvent de leur propre survie financière, politique, institutionnelle.

Celle de la nécessité. Ils se mobilisent à long terme sur une question, un enjeu dont l’existence est compromise, la présence nécessaire et dont on ne pourrait pas se passer : la question de l’art à l’école, les droits de l’homme, etc.

Aujourd’hui, Bruxelles grouille d’initiatives culturelles et artistiques originales. Les plus récentes développent des actions culturelles étayées sur les transformations matérielles de la ville, d’une ville qui se pense, se développe, se construit comme ville internationale, transnationale.

D’autres élaborent une spécificité culturelle fondée en outre sur la diversité culturelle, le plurilinguisme bruxellois, la nécessité culturelle et artistique dans le développement d’une ville et plus largement d’une société.

Les centres culturels quant à eux, placent l’homme au cœur de leurs actions. Pour aller plus loin dans l’habituelle ligne de démarcation[7], certains au terme de nos rencontres, ont avancé l’hypothèse d’une marque de fabrique exclusive : l’homme en majesté.

Quoi qu’il en soit, ils mènent des actions relevant d’un véritable travail de réflexivité allant jusqu’à démonter les mécanismes de subordination  du pouvoir de l’homme, de la femme, du marché, des médias, de l’argent, de l’amour, des religions, etc.

Un système vivant et complexe

La CCCB a donc volontairement choisi d’adopter un mode d’organisation rencontrant à la fois une volonté de développement, une croissance mesurée de ses actions et une force de résistance. Ce réseau est caractérisé par 4 modes d’action : l’information, la formation, la coopération culturelle et le service touchant à la fois à un niveau opérationnel et utilitaire, et à un niveau politique et stratégique.

Au printemps 2007, le mot est lâché, mettons-nous en réseau. Partout le réseau s’impose. Les structures pyramidales ou verticales lourdes, poussiéreuses, hiérarchisées sont abandonnées.

Comment expliquer cette mutation ?

La notion n’est pas neuve. Dans les années 50, des études sont faites attirant l’attention sur l’existence de réseaux sociaux au sein d’une société et sur l’influence exercée par ceux-ci.

Cependant, aujourd’hui, la pratique de réseau est revendiquée.

Trois mutations au moins expliquent cette recrudescence, l’institutionnalisation des structures fédératives traditionnelles, la crise de légitimité des formes de représentativité et enfin la transformation du mode de militance et des formes de l’engagement.

Au cours de nos travaux[8], nous avancerons une hypothèse supplémentaire, l’émergence d’un « État Réseau » dont les centres culturels sont un des maillons.

Un État miette gouverné par les lois du marché, voilà en gros l’image caricaturale qu’on en a.

A l’observer de plus près, la réalité est plus complexe.  Trois strates se superposent :

La première strate : l’État Libéral (XIXème – début XXème S)

  1. La deuxième strate : l’État-Providence ou l’État-Social (XXème S)
  2. La troisième strate : L’État-Réseau (à partir des années 70-80)

L’hypothèse n’est pas qu’une nouvelle forme d’État remplacerait les formes antérieures.  Ce n’est pas non plus la fin de l’État-Providence, même si il est remis en question.  Il s’agirait de repérer et une 3ème strate, l’État-Réseau, une strate émergente. : « État-Réflexif », « État-Animateur », « État Social actif » … et d’en comprendre les mécanismes. Il existe une profusion de termes utilisés aujourd’hui pour caractériser cette mutation. Une hypothèse qui reste aujourd’hui profondément polémique semble-t-il.

A observer de plus près cette « concertation », nous découvrirons un ensemble d’enchevêtrements, d’entrecroisements, d’entrelacements travaillant dans la clandestinité, sortant occasionnellement de l’ombre la première Zinneke Parade, un projet de contrat programme sur l’éducation à l’art avec un mariage nécessaire entre l’Art, l’École et les centres culturels, etc.

Un réseau est par nature un lieu d’hétérogénéité

« Enchevêtrements », « entrecroisements », « entrelacements »; « centres », « cœurs », « noyaux », un réseau est un système vivant, complexe, visible et invisible à la fois. Un système vivant et complexe construit sur des proximités, des affinités, des ressemblances, des complémentarités. Foisonnement, multiplicité, abondance sont très certainement les premiers mots qui me viennent en tête pour caractériser ce que nous pouvons y découvrir en dessinant la carte des flux, échanges et expériences communes. C’est en dessinant cette carte que nous découvrons aussi des réseaux de natures différentes, le réseau utilitariste/utilitaire où les associations se partagent des stagiaires, des véhicules ou du matériel et le réseau innovant où ils créent des événements, Pâques en chansons (devenu Pâques en Musiques), la première version de la Zinneke Parade, etc.

Illisibilité

Concilier l’illisibilité de l’action socioculturelle, l’invisibilité et l’inintelligibilité d’un réseau, tels sont  les défis que doit relever la CCCB pour construire et défendre la légitimité de ses actions. Sous des apparences parfois discrètes, trop diraient certains, il existe un système dont une des forces et un des paradoxes est son secret

Après avoir passé des mois à leurs côtés, les avoir écoutés sur ce qu’ils font, défont ou ne font pas,   avoir essayé de comprendre en nous associant à d’autres, ces témoins et observateurs de la vie politique et culturelle, je conclurai en réaffirmant qu’être les artisans de la vie culturelle à Bruxelles, aujourd’hui, reste une gageure pour trois raisons au moins.

Un État mille feuilles comme interlocuteur politique

Être les acteurs des politiques publiques, c’est inévitablement essayer de comprendre l’État aujourd’hui, comprendre ses transformations afin de pouvoir identifier l’interlocuteur. Un État en mutation qui, à Bruxelles, est à l’apogée de son illisibilité, au cœur de tensions politiques qui se cristallisent et se durcissent.

Un travail de réflexivité en voie de disparition

J’insisterai sur le propre des centres culturels, nous inviter à vivre des expériences « ontologiques »dont l’enjeu majeur reste de nous mettre en tort, de déconstruire nos représentations  du « faire société ».C’est probablement un des traits qui les distinguent des événements culturels, mieux perçus, mieux compris, mieux reçus tant par le « grand-public » que par la « classe politique ».

Une corne d’abondance

Partout le réseau s’impose, en temps de guerre comme en temps de crise. Retenons des observations faites lors de nos séances de travail qu’il s’agit d’un mode d’organisation fait de connexions et d’individus, un lieu de communication et de différentes formes de coopération. On se lie pour se compléter. On se lie pour s’entraider. On se lie pour créer. Le réseau, en tant qu’organisation formelle, échappe complètement au contrôle. Il dérange les liaisons hiérarchiques, le mode d’animation classique d’un projet. Il permet à chacun de conserver la plénitude de ses missions et de préserver ses particularités tout en lui permettant d’être complété par la spécificité que proposent respectivement les autres partenaires.

L’adhésion se fait par l’intérêt, la conviction qu’il y a un intérêt à gagner d’être à plusieurs, d’agir ensemble, les connivences, les complicités, la confiance, l’engagement, le respect, l’entraide, etc.

La CCCB oriente ses actions à la fois vers les centres culturels eux-mêmes et vers la population bruxelloise habitante ou en transit.

Ces artisans sont intimement convaincus que la socioculture est une nécessité démocratique.

Aux côtés d’un musée, d’une église, d’une école, il doit exister un centre culturel, un réseau de 11 pôles culturels de proximité.

Claire Frédéric

*****


[1] Le Centre socialiste d’éducation permanente est un service de formation et de promotion socioculturelle www.cesep.be

[2] Nadège Albaret, Thierry Van Campenhout, Bernadette Van Gameren, Marie Crespel, Marc Descornet, Didier Arcq, Jacques-Yves Le Docte, Solange Wonner, William Poppe, Chantal Descampagne, France Gilmont.

[3] Jean-Louis Genart, Luc Carton, Eric Corijn.

[4] Geert Steendam, directeur de Het Pianofabriek, les stagiaires et collègues des centres culturels bruxellois francophones.

[5] Ce texte est écrit sur base des synthèses rédigées par Fabienne Minsart, coordinatrice et chargée de la prise de notes.

[6] L’identité bruxelloise et les spécificités des centres culturels locaux – Éric Corijn – 25 janvier 2007

[7] Vincent de Corbyter distingue le champ culturel du champ socioculturel entre par une différence d’enjeu. La Culture se caractérise  par  l’œuvre en majesté tandis que la Socioculture se caractérise par l’homme en société.

[8]